Quelques jours à peine après que plusieurs villes françaises eurent interdit la vente ou la consommation d’alcool dans l’espace public en raison de la canicule afin de soulager des hôpitaux surchargés, un autre débat tout aussi révélateur secoue cette fois le Royaume-Uni.
Cette fois, il ne s’agit plus d’un verre de vin, mais… de l’air climatisé.
En pleine vague de chaleur historique, alors que certaines régions britanniques ont frôlé les 40 °C, plusieurs municipalités londoniennes se retrouvent vivement critiquées après avoir ordonné à certains propriétaires de retirer leurs unités de climatisation au nom des politiques environnementales et des objectifs de carboneutralité. L’affaire alimente désormais une véritable guerre culturelle où le simple fait de vouloir rafraîchir son logement devient, pour certains, un marqueur idéologique.
Une « hiérarchie du refroidissement »
Contrairement à ce que plusieurs publications sur les réseaux sociaux ont laissé entendre, le Royaume-Uni n’a pas interdit la climatisation.
Le débat est toutefois bien réel.
Les règles britanniques de construction, introduites en 2022, imposent ce que les autorités appellent une « cooling hierarchy » (« hiérarchie du refroidissement »). Avant d’autoriser le recours à un système de climatisation, les promoteurs doivent démontrer que différentes mesures dites « passives » ont été envisagées : ventilation naturelle, protection solaire, stores, meilleure isolation, ventilation traversante, ventilateurs de plafond, etc. La climatisation ne devrait intervenir qu’en dernier recours.
À Londres, le London Plan de l’administration de Sadiq Khan demande également aux nouveaux projets immobiliers d’éviter autant que possible les systèmes de refroidissement actifs, notamment afin de réduire la consommation énergétique et de limiter l’effet d’îlot de chaleur urbain provoqué par le rejet d’air chaud des climatiseurs.
Des propriétaires sommés de démonter leur climatisation
C’est toutefois l’application concrète de ces principes qui provoque aujourd’hui la controverse.
Selon le Telegraph, repris notamment par GB News, Yahoo et plusieurs autres médias britanniques, des résidents du borough londonien de Camden ont reçu des avis leur ordonnant de retirer des unités de climatisation pourtant déjà installées.
Dans un cas largement médiatisé, des inspecteurs municipaux ont estimé qu’il n’existait « aucune justification » permettant le recours à la climatisation. Ils recommandaient plutôt d’ouvrir les fenêtres et les portes-fenêtres afin de laisser circuler l’air, malgré les inquiétudes du propriétaire concernant la sécurité du quartier. Le résident a finalement obtenu gain de cause en appel après avoir démontré diverses améliorations environnementales apportées à son immeuble, notamment l’installation de panneaux solaires.
D’autres propriétaires auraient également été contraints de retirer plusieurs unités extérieures, tandis que des entreprises spécialisées affirment recevoir un nombre croissant de demandes visant à démonter des systèmes coûtant parfois plusieurs milliers de livres sterling.
Les autorités locales rétorquent qu’il ne s’agit nullement d’une interdiction générale, mais simplement de l’application normale des règles d’urbanisme, particulièrement dans les immeubles collectifs et les secteurs patrimoniaux.
Une opposition conservatrice vent debout
L’affaire est rapidement devenue politique.
La porte-parole conservatrice en matière d’énergie, Claire Coutinho, accuse les autorités de transformer la carboneutralité en idéologie bureaucratique.
Selon elle, il est « totalement absurde » que des conseils municipaux empêchent les citoyens d’installer un climatiseur parce qu’il consomme de l’électricité, alors même que les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes. Elle promet d’ailleurs d’abroger ce qu’elle qualifie de « quasi-interdiction » de la climatisation résidentielle.
Le parti Reform UK tient un discours semblable, dénonçant une politique qui, selon lui, condamnerait les Britanniques à « geler l’hiver et fondre l’été » au nom du Net Zero.
Quand la climatisation devient un marqueur idéologique
Comme souvent aujourd’hui, le débat a rapidement quitté le terrain technique pour devenir culturel.
Le magazine The Independent constate lui-même que la climatisation est désormais prise dans une véritable « guerre culturelle ». L’hebdomadaire observe que, d’une manière générale, les milieux conservateurs mettent davantage l’accent sur le confort et l’adaptation aux nouvelles réalités climatiques, alors qu’une partie de la gauche et des mouvements écologistes insiste davantage sur la réduction de la consommation énergétique et les solutions passives.
En France, cette polarisation est encore plus visible depuis que Marine Le Pen a proposé un vaste programme d’installation de climatisation dans les écoles, les hôpitaux et les bâtiments publics, suscitant de vives critiques chez plusieurs responsables écologistes qui considèrent la climatisation comme une réponse contre-productive aux vagues de chaleur.
Au Royaume-Uni, cette guerre culturelle s’est même invitée sur les réseaux sociaux.
Le commentateur britannique Carl Benjamin, mieux connu sous le pseudonyme Sargon of Akkad, a tourné la controverse en dérision dans un message devenu viral, affirmant avec ironie que « la climatisation est une technologie diabolique d’extrême droite » et que « quiconque utilise un climatiseur finit par devenir nazi ». Le ton est évidemment satirique, mais il illustre jusqu’où est rendue la polarisation entourant un simple appareil électroménager.
Une question qui dépasse la climatisation
Les arguments environnementaux avancés par les autorités ne sont pas dénués de fondement.
Les climatiseurs consomment de l’électricité, rejettent de la chaleur à l’extérieur et peuvent contribuer à accentuer localement les îlots de chaleur urbains. Plusieurs experts estiment donc que les bâtiments devraient d’abord être conçus pour demeurer naturellement plus frais grâce à l’ombrage, à une meilleure ventilation et à une isolation adaptée.
Mais les mêmes experts reconnaissent également que, dans un climat appelé à devenir plus chaud, le recours à la climatisation deviendra parfois inévitable, notamment dans les hôpitaux, les écoles, les résidences pour personnes âgées et certains logements particulièrement vulnérables.
Au fond, le débat dépasse largement la question de la climatisation.
Comme l’interdiction française de vendre de l’alcool durant les épisodes de canicule, il révèle une tendance plus générale : celle d’États qui ne se contentent plus de fixer des objectifs collectifs, mais interviennent de plus en plus dans les comportements individuels afin d’orienter les choix quotidiens des citoyens.
Dans un cas, on réglemente la consommation d’un produit légal pour protéger les urgences hospitalières. Dans l’autre, on décourage, voire on empêche dans certaines situations, l’installation d’un appareil destiné à protéger les occupants contre une chaleur exceptionnelle.
Chaque mesure peut paraître raisonnable lorsqu’elle est considérée isolément. Mais leur accumulation nourrit un débat plus profond sur la place grandissante du « micro-management » administratif dans nos sociétés occidentales.
Hier, l’alcool.
Aujourd’hui, l’air climatisé.
Demain, quelle sera la prochaine décision personnelle que les autorités considéreront suffisamment importante pour mériter d’être encadrée au nom de l’intérêt collectif?



