Dans une démocratie saine, la pluralité des candidatures est généralement vue comme une manifestation de vitalité citoyenne. Mais que se passe-t-il lorsque cette pluralité prend la forme d’un embouteillage électoral orchestré dans le seul but de dénoncer le système… au détriment de l’électorat? C’est la question que soulève la nouvelle élection partielle de Battle River–Crowfoot, où Pierre Poilievre devra affronter pas moins de 209 adversaires — un record absolu dans l’histoire parlementaire canadienne contemporaine.
Comme le rapporte Marie-Laurence Desgagné dans La Presse, cette circonscription rurale albertaine, qui aurait dû permettre au chef conservateur de retrouver un siège à la Chambre des communes après sa défaite dans Carleton, devient le théâtre d’une campagne protestataire d’ampleur inédite. Si bien que le bulletin de vote traditionnel a dû être abandonné : Élections Canada invite désormais les électeurs à écrire eux-mêmes le nom de leur candidat sur un espace blanc. Une méthode exceptionnelle, mais rendue nécessaire par le trop grand nombre de candidats.
Derrière cette manœuvre, on retrouve le Longest Ballot Committee, un collectif militant bien rodé qui entend dénoncer ce qu’il considère comme l’obsolescence du système uninominal à un tour. Déjà en 2024, il avait semé le chaos dans LaSalle–Émard–Verdun avec un bulletin d’un mètre de long comprenant 91 noms. Rebelote en ciblant à nouveau Poilievre, cette fois dans l’ouest canadien, avec une opération qui transforme le scrutin en cirque logistique.
Jenny Cartwright, réalisatrice québécoise et candidate avec le Comité, assume la stratégie. Elle déclare à La Presse : « Le Longest Ballot est à mes yeux la meilleure manière d’attirer l’attention sur les dysfonctionnements de notre mode de scrutin poussiéreux. » Elle pointe des incohérences du système : aux dernières élections, le Bloc québécois (6,29 % des votes) a obtenu 22 sièges, contre seulement 7 pour le NPD (6,31 %). Le militant Jocelyn LeBlanc-Courchaine, un Montréalais qui participe aussi à l’initiative, y voit un acte de contestation : « C’est pas compliqué, être candidat, puis c’est une façon de montrer un peu mon insatisfaction. »
Mais la cible répétée de ces campagnes, Pierre Poilievre, n’y voit pas un simple happening démocratique. Dans une lettre adressée au leader parlementaire du gouvernement libéral, le chef conservateur a dénoncé une opération de sabotage électoral : « Ce n’est pas la démocratie en action. C’est une tentative délibérée de manipuler les règles, de semer la confusion chez les électeurs et de saper la confiance dans nos élections. » La réaction de Poilievre n’est pas isolée. En juin dernier, le député conservateur Ned Kuruc a déposé à la Chambre une pétition réclamant des modifications à la Loi électorale, pour empêcher qu’un tel détournement des règles ne se reproduise. La pétition avait déjà récolté 30 000 signatures, notamment en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique.
D’un côté, les membres du Comité se défendent de cibler un chef d’opposition en particulier. David Cherniak, candidat récurrent de l’initiative, affirme que leur action vise à faire pression sur le pouvoir en place pour obtenir une réforme du scrutin. Mais dans les faits, la répétition des candidatures massives dans les circonscriptions de Poilievre donne l’impression d’un acharnement ciblé. Un acharnement qui ne remet pas seulement en cause le mode de scrutin, mais aussi le principe même de lisibilité démocratique.
Au lieu de faire progresser la cause d’une réforme électorale, cette avalanche de candidatures pourrait bien nuire à la confiance du public dans l’intégrité du processus. Une pluralité si extrême qu’elle empêche les électeurs de s’y retrouver, ne sert-elle pas d’abord à détourner le sens même de l’élection? Le droit de se porter candidat est fondamental — mais son instrumentalisation à des fins de sabotage pose une question éthique majeure : où s’arrête la protestation légitime, et où commence la subversion du processus démocratique?
Alors que le scrutin aura lieu le 18 août, cette campagne improbable devient un test grandeur nature de la capacité du Canada à encadrer les formes de contestation sans compromettre la lisibilité du jeu électoral. Mais en attendant une éventuelle réforme du scrutin, c’est bien Pierre Poilievre — et les électeurs de Battle River–Crowfoot — qui devront traverser le labyrinthe d’un bulletin devenu… trop long pour la démocratie?



