Trump impose 35 % de tarifs au Canada : 3 hypothèses à considérer

Donald Trump a tranché : à l’issue d’un ultimatum fixé dans les négociations commerciales, les États-Unis imposent désormais des tarifs de 35 % sur une vaste gamme de produits canadiens. Le gouvernement Carney, qui avait misé sur le dialogue, les projets industriels communs et une approche plus ferme sur la sécurité, encaisse le coup. L’échec est réel — mais la responsabilité n’est pas si simple à attribuer.

Trump évoque des raisons multiples : le trafic de fentanyl, la frontière poreuse, et désormais, par un tweet sans détour, la reconnaissance de la Palestine par le Canada, qu’il cite comme un facteur rendant toute entente commerciale quasi impossible. Alors que certains crient au chantage, d’autres pointent plutôt les blocages structurels du Canada en matière de libre-échange. Et d’autres encore, plus cyniques, affirment que Trump aurait imposé ses tarifs quoi qu’il arrive.

Pour bien comprendre ce qui vient de se produire, il faut considérer ces trois hypothèses. Chacune éclaire une facette d’une réalité plus complexe qu’un simple bras de fer douanier.

Hypothèse 1 : Trump aurait imposé des tarifs quoi qu’il arrive

C’est l’hypothèse favorite des diplomates prudents : peu importe les efforts de Carney, Trump voulait imposer ses tarifs. Le Canada aurait pu offrir davantage, se montrer plus souple, ou éviter certains gestes controversés… le résultat aurait été le même.

Cette lecture repose sur un constat : Trump impose une logique unilatérale, brutale et transactionnelle à ses relations commerciales. En 2018, il avait imposé des tarifs sur l’acier et l’aluminium au nom de la sécurité nationale — y compris à ses alliés historiques. Il a menacé la France pour une taxe numérique, ciblé le Mexique pour l’immigration, et mené une guerre tarifaire totale contre la Chine. Dans ce contexte, le Canada n’est qu’un domino de plus dans une stratégie globale de rapatriement industriel.

Selon cette logique, Trump cherche à forcer les relocalisations en rendant le commerce extérieur plus coûteux, sans distinction d’allié ou d’adversaire. L’argument du fentanyl — aussi faible soit-il dans les faits (moins de 0,1 % des saisies proviennent du Canada) — sert simplement de justification politique pour appuyer une décision déjà prise.

Mais cette hypothèse a ses limites. Car certains pays — Israël, l’Inde, le Japon — réussissent à obtenir des exemptions ou des délais. Même la France, bien que souvent en désaccord avec Trump, a parfois su désamorcer ses sanctions commerciales en temps opportun. Ce qui nous amène à une deuxième piste.

Hypothèse 2 : Le Canada a envoyé des signaux politiques perçus comme hostiles

Cette hypothèse s’appuie sur une lecture très simple du comportement de Trump : il punit les pays qu’il perçoit comme hostiles, même symboliquement. Dans ce registre, la politique étrangère et culturelle du Canada joue un rôle crucial.

Mark Carney a tenté de tourner la page Trudeau. Il a lancé une ambitieuse politique de relance industrielle et énergétique, renforcé les capacités militaires et frontalières, et adopté un ton plus sérieux en matière de sécurité nationale. Sur le fond, il a travaillé à rendre le Canada plus crédible aux yeux de Washington.

Mais il a laissé intacte — ou insuffisamment corrigée — une série de postures perçues comme idéologiques, interventionnistes ou moralisatrices, qui irritent profondément la droite américaine :

  • Reconnaissance de l’État palestinien : une décision hautement symbolique, qui heurte les intérêts israéliens et, par ricochet, ceux de Trump et de sa base évangélique.
  • Taxe sur les géants du numérique (GAFAM) : perçue comme une attaque contre les entreprises américaines, au même moment où Trump mise sur leur expansion.
  • Rigidité environnementale excessive : qui décourage l’investissement étranger, notamment américain, dans les grands projets.
  • Censure culturelle et répression idéologique : plusieurs incidents récents — dont l’exclusion du chanteur chrétien Sean Feucht ou le blocage des nouvelles sur Facebook — ont contribué à une image d’intolérance culturelle croissante au Canada.
  • Alignement diplomatique sur l’Union européenne : sur plusieurs dossiers géopolitiques, Carney a donné le sentiment d’un Canada plus proche de Bruxelles que de Washington.

Or, Trump accorde une importance démesurée aux symboles. Un pays peut avoir un déficit commercial avec les États-Unis sans subir de représailles s’il est perçu comme loyal. L’inverse est aussi vrai : un excédent de courtoisie diplomatique peut valoir bien plus que des concessions tarifaires.

Ce que Trump semble avoir voulu dire, en tweetant sa réaction à la reconnaissance de la Palestine, c’est simplement : le Canada n’est plus un allié fiable.

Hypothèse 3 : Une vraie guerre commerciale entre deux protectionnismes

Il y a toutefois une troisième hypothèse, moins émotionnelle et plus structurelle : et si cette escalade tarifaire n’était ni un prétexte, ni une punition morale, mais simplement l’expression d’une impasse commerciale réelle?

Car si Trump peut être brutal et idéologique, il n’a pas toujours tort sur le fond économique. Le Canada, en effet, maintient lui aussi une série de blocages commerciaux importants :

  • La gestion de l’offre, qui protège les producteurs laitiers, avicoles et d’œufs au détriment des importateurs américains ;
  • Des barrières réglementaires dans les télécoms, l’énergie, les services bancaires ;
  • Un système fiscal et réglementaire peu accueillant pour les grandes entreprises étrangères.

Dans cette lecture, Trump aurait peut-être été prêt à conclure une entente… mais à condition d’importantes concessions, comme l’abandon de la gestion de l’offre ou une ouverture plus large aux produits agricoles et industriels américains.

Le gouvernement Carney, conscient de la sensibilité politique de ces secteurs au Canada, aurait préféré défendre l’ordre établi. Et dans cette logique, les tarifs sont le prix à payer pour ne pas avoir cédé.

Cette hypothèse a un mérite : elle explique pourquoi même une droite libre-échangiste comme celle de Stephen Harper critiquerait Trump… mais ne devrait pas le faire sans reconnaître les blocages internes du Canada. Il est facile de dénoncer le protectionnisme américain — mais encore faut-il regarder le nôtre en face.

Trois logiques qui se chevauchent

Au fond, ces trois hypothèses ne s’excluent pas. Elles dessinent plutôt un portrait nuancé :

  • Oui, Trump utilise les tarifs comme un levier de pouvoir, parfois sans logique apparente.
  • Oui, le Canada a envoyé des signaux perçus comme hostiles, notamment sur le plan idéologique et diplomatique.
  • Et oui, il existe une vraie résistance canadienne à certaines réformes commerciales attendues par Washington.

Dans ce contexte, Mark Carney n’a pas échoué parce qu’il a mal joué. Il a échoué parce qu’il a cru que les règles étaient rationnelles. Il a tenté une approche responsable, technique, diplomatique — mais il a oublié que Trump ne joue pas aux échecs. Il joue au poker.

Carney devra jouer encore mieux

Mark Carney n’a pas démérité. Il a posé les bases d’un redressement crédible : relance industrielle, investissements stratégiques dans l’énergie, refinancement de la défense, recentrage sur la sécurité nationale. Il a, en somme, tenté de rendre le Canada plus solide et plus respecté sur la scène internationale.

Mais cela n’a manifestement pas suffi.

Face à un Donald Trump toujours aussi imprévisible, émotionnel et attaché aux rapports de force symboliques, la seule compétence technocratique ne suffit pas. Il faut aussi comprendre les codes du pouvoir américain, ses seuils de tolérance, et sa manière très personnelle de jauger l’amitié, la loyauté… ou l’hostilité.

Si Carney veut éviter une spirale de représailles commerciales, il lui faudra désormais aller plus loin :

  • Revoir certaines postures idéologiques sur la scène internationale, en particulier celles qui contredisent ouvertement les priorités américaines ;
  • Mieux calibrer les messages envoyés à Washington, en évitant les signaux de défiance gratuite ou de surenchère morale ;
  • Et surtout, entamer un examen rigoureux des propres blocages du Canada, notamment en matière de gestion de l’offre, de réglementation intérieure et d’accès au marché.

Car s’il veut défendre le libre-échange et reconstruire une relation stable avec son principal partenaire économique, le Canada devra montrer non seulement de la fermeté, mais aussi de la cohérence.

Et Carney, lui, devra prouver qu’il peut être à la fois un bon joueur… et un meilleur stratège.

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