Selon un article d’opinion publié dans le National Post signé par Othón León, directeur général du Canadian Centre for Strategic Studies, et David Oliver, expert en stratégie géopolitique et fondateur du Minerva Group, publié le 15 août 2025, la guerre en Ukraine s’achemine vers un scénario de « coréanisation » : un conflit gelé, sans véritable traité de paix, où la ligne de front deviendrait une frontière militarisée permanente, comparable à celle qui divise la péninsule coréenne depuis 1953.
Les auteurs rappellent que la guerre de Corée s’est terminée par un armistice, après des années d’impasse sanglante, sous la menace constante d’un affrontement nucléaire. Ils estiment que la situation ukrainienne suit une trajectoire similaire : un épuisement mutuel, une absence de perspective de victoire totale pour l’un ou l’autre camp, et la certitude qu’une escalade risquerait de provoquer une guerre nucléaire.
Donald Trump, qui a récemment conclu des accords de paix avec plusieurs pays (Vietnam, Cambodge, Arménie, Azerbaïdjan), chercherait à décrocher un succès en Ukraine, notamment pour renforcer sa candidature au prix Nobel de la paix. Mais, selon León et Oliver, tout compromis probable laisserait à la Russie la Crimée, le Donbass et le corridor terrestre reliant les deux via les régions de Zaporijjia et Kherson. Poutine pourrait éventuellement céder des gains symboliques pour permettre à Trump de proclamer un cessez-le-feu ou l’ouverture de négociations, mais sans renoncer à ses acquis stratégiques.
Pour les auteurs, le constat est amer : l’Ukraine ne renoncera jamais volontairement à ses territoires occupés, mais elle n’a pas la capacité militaire de les reconquérir. La Russie, de son côté, entend consolider ses positions et se préparer à d’éventuelles offensives futures. Cela signifie, écrivent-ils, que des portions entières d’un pays souverain resteront de facto annexées par une puissance révisionniste et déclinante — une tragédie déjà actée sur le terrain.
Le texte met en cause la faiblesse stratégique de l’Europe. Longtemps complaisante face à Moscou — de l’inaction après l’annexion de la Crimée en 2014 à la lenteur de réaction après l’invasion totale de 2022 —, elle n’a pas su se doter d’une véritable force militaire crédible. Les États-Unis, eux, semblent enclins à réduire leur présence en Europe à un rôle d’« équilibrage offshore », laissant aux Européens la responsabilité de leur propre défense, appuyée uniquement par les dissuasions nucléaires française et britannique.
León et Oliver soulignent que certaines nations — Pologne, Finlande, Suède et pays baltes — portent déjà l’essentiel de l’effort militaire, tandis que d’autres se contentent de hausses budgétaires symboliques. Ils insistent sur la nécessité, pour l’Europe, de bâtir une architecture de défense pleinement intégrée sur son flanc est, et de se doter à grande échelle de munitions de précision et de capacités de frappe longue portée, appuyées par des moyens de reconnaissance satellitaire. L’objectif : mettre en place une stratégie A2AD (anti-accès et interdiction de zone) capable de dissuader directement Moscou en menaçant ses arrières et ses centres urbains.
Selon eux, l’Europe dispose de trois ans pour réaliser cette transformation. Sans quoi, un Poutine convaincu du retrait mental américain du continent pourrait profiter d’une crise parallèle, notamment dans le détroit de Taïwan, pour tester de nouveau la résistance européenne. Dans ce contexte, concluent-ils, une Ukraine divisée, figée dans un équilibre précaire maintenu par la peur mutuelle, reste probablement « le meilleur résultat réaliste » pour éviter un conflit ouvert et incontrôlable.



