Un chef autochtone rompt le silence : il faut débattre avec empathie des conséquences des pensionnats autochtones ; criminaliser le « négationnisme » est contre-productif

Dans une chronique publiée par le National Post, Aaron Pete, chef de la Première Nation de Chawathil, aborde avec nuance et profondeur la controverse entourant le projet de loi présenté par la députée néo-démocrate Leah Gazan visant à criminaliser ce qu’elle appelle le « négationnisme des pensionnats autochtones ». L’auteur explique que, si l’intention de Gazan part d’une compassion sincère envers les survivants du système, le moyen choisi – la criminalisation du discours – risque de causer plus de tort que de bien, en transformant la réconciliation en orthodoxie et en affaiblissant la liberté d’expression.

Aaron Pete rappelle que la proposition de Gazan consisterait à modifier l’article 319 du Code criminel afin d’interdire le fait de « cautionner, nier, minimiser ou justifier le système des pensionnats indiens », sauf dans un cadre privé. Le tout serait passible d’une peine maximale de deux ans d’emprisonnement. L’initiative s’inspire des lois canadiennes contre le négationnisme de l’Holocauste, mais, selon Pete, la comparaison est problématique : non pas parce que les crimes commis dans les pensionnats seraient douteux — ils sont abondamment documentés —, mais parce que la recherche sur les sépultures non identifiées demeure incomplète.

Depuis 2021, lorsque la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc a révélé des anomalies du sol à proximité de l’ancien pensionnat de Kamloops grâce à un radar à pénétration de sol, le pays est profondément divisé. Certains y ont vu une confirmation tragique d’un drame longtemps nié; d’autres, une annonce prématurée nécessitant des preuves matérielles. Aaron Pete explique que cette tension — entre le respect culturel qui empêche l’exhumation des corps et la quête scientifique de preuves tangibles — est au cœur du débat actuel.

Les défenseurs du projet de loi, comme l’ancienne ministre Gary Anandasangaree et l’interlocutrice spéciale Kimberly Murray, soutiennent que nier ou minimiser les pensionnats constitue une forme de violence psychologique envers les survivants. Murray, dans son rapport de 2024, recommandait d’ailleurs des sanctions civiles et pénales pour contrer le « révisionnisme historique » et la « désinformation ».

Mais, comme le souligne Pete, il y a une ligne fine entre protéger la dignité et criminaliser le doute. Le chroniqueur cite l’exemple du maire de Quesnel, en Colombie-Britannique, qui fut censuré en 2023 après que son épouse eut distribué un ouvrage critiquant la couverture médiatique des sépultures anonymes. Punir par association, dit-il, ouvre la voie à des dérives inquiétantes : « Équivaloir le scepticisme au négationnisme, c’est armer le langage. C’est une chose de réduire au silence la cruauté; c’en est une autre de criminaliser la remise en question. »

Aaron Pete insiste : l’histoire des pensionnats indiens n’est pas contestée. Plus de 150 000 enfants y ont été envoyés entre les années 1800 et 1996; au moins 3 200 décès sont confirmés, probablement jusqu’à 6 000 selon les estimations de la Commission de vérité et réconciliation. Ces établissements, gérés par des églises et l’État canadien, visaient l’assimilation forcée des enfants autochtones. La Commission a parlé de « génocide culturel ».

Ce qui fait débat aujourd’hui, précise Pete, c’est l’usage de l’expression « fosses communes » popularisée par les médias en 2021. Aucune preuve de massacres systématiques n’a été établie, mais l’imagerie médiatique a provoqué des incendies d’églises et un émoi mondial. Selon lui, les excès de certitude morale ont sapé la confiance du public, alimentant un scepticisme grandissant.

Sur le plan juridique, l’auteur avertit que criminaliser la minimisation d’un fait historique met en péril l’article 2(b) de la Charte canadienne, qui protège la liberté d’expression. Les lois sur les discours haineux couvrent déjà la propagande incitant à la haine. Punir une opinion moralement répréhensible, mais non haineuse, reviendrait à instaurer une police de la pensée.

Cependant, Aaron Pete reconnaît que les opposants au projet de loi ne sont pas exempts de responsabilité. Il rappelle que le cynisme et la moquerie autour des « fausses tombes » infligent des blessures réelles. « Ma propre grand-mère, écrit-il, a été abusée au pensionnat de St. Mary’s. Elle ne s’en est jamais remise. » Les conséquences intergénérationnelles — toxicomanie, troubles mentaux, désintégration familiale — sont tangibles. Ainsi, ceux qui prétendent que les pensionnats furent bénéfiques ou volontaires franchissent une ligne de décence.

Pour Pete, la solution ne réside pas dans la répression, mais dans la transparence : que les gouvernements publient les preuves lorsqu’ils avancent des conclusions, que les journalistes fassent preuve de rigueur et d’humilité, et que les citoyens débattent avec empathie. La vérité, écrit-il, ne se défend pas par des menottes mais par la confiance.

Il conclut que la volonté de Leah Gazan de protéger les survivants est noble, mais que « légiférer la croyance ne guérira pas le pays ». Seule la recherche honnête des faits, équilibrée par la compassion, permettra de concilier mémoire et liberté.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine