Il arrive parfois que des faits apparemment anodins — un accident en mer, un exil politique devenu discret — se transforment, à la lumière d’un témoignage inattendu, en quelque chose de plus sombre, de plus dérangeant. C’est ce qui se produit lorsque le destin d’un artiste dissident chinois, établi en Colombie-Britannique, se trouve soudain éclairé par les confidences d’un ancien espion du régime. Le récit, présenté par Gaétan Pouliot pour Radio-Canada, déplace les lignes d’une simple tragédie personnelle vers une affaire de sécurité nationale impliquant la longue portée de la police politique chinoise au Canada.
Selon l’enquête de Pouliot, un ancien agent du ministère chinois de la Sécurité publique — un homme qui se présente sous le pseudonyme « Eric » — affirme avoir espionné des dissidents chinois pendant quinze ans, entre 2008 et 2023. Son témoignage, ses archives téléphoniques et les documents qu’il a transmis à Radio-Canada, à l’Australian Broadcasting Corp. et à l’International Consortium of Investigative Journalists, offrent une fenêtre sans précédent sur les méthodes de Pékin pour traquer, intimider ou neutraliser ses opposants à l’étranger. Et ce témoignage vient soudain jeter une lumière inquiétante sur la mort, en 2022, du dissident Hua Yong sur la Sunshine Coast.
Un espion repenti raconte comment il a infiltré des dissidents
Dans le reportage de Gaétan Pouliot, « Eric » explique qu’il n’a pas toujours été un agent infiltré. Étrangement, c’est en tant qu’ancien militant pro-démocratie qu’il fut recruté. Après une visite musclée de la police, il devient, selon ses mots, un instrument de la répression politique chinoise. Pendant quinze ans, il dit avoir travaillé pour le 1er Bureau du ministère de la Sécurité publique, chargé de surveiller les dissidents à l’étranger. Souvent, il opérait sous couverture en se faisant embaucher dans de vraies entreprises à l’étranger, lesquelles collaboraient discrètement avec les services chinois.
Pouliot rapporte que plusieurs de ses allégations ont pu être vérifiées à partir des archives de son téléphone : correspondances avec ses supérieurs, documents financiers, messages vocaux donnant des instructions précises. L’un de ces dossiers concerne particulièrement Hua Yong, un artiste dissident connu pour ses performances politiques spectaculaires — notamment en 2012, lorsqu’il s’était frappé lui-même au visage avant d’écrire « 6-4 » avec son sang sur le sol de la place Tian’anmen.
En 2020, selon les informations rapportées par Pouliot, les supérieurs d’Eric auraient jugé Hua « dérangeant » et souhaité « s’en occuper » — une expression dont la traduction peut aussi signifier « se débarrasser de lui ». Le dissident se trouvait alors en exil en Thaïlande, hors de portée directe des autorités chinoises, ce qui amène l’espion à chercher une stratégie pour l’attirer dans un pays voisin plus favorable aux opérations clandestines de Pékin.
La création d’une fausse armée rebelle pour attirer Hua Yong
Pour gagner sa confiance, Eric invente une fausse organisation révolutionnaire baptisée « V Brigade », un groupe fictif censé préparer la lutte armée contre le Parti communiste chinois. Comme le rapporte Pouliot, il publie même une vidéo sur YouTube, le visage couvert d’une cagoule à trois trous et tirant à blanc en uniforme de camouflage. Le stratagème fonctionne : Hua, enthousiasmé par la possibilité de recréer une résistance politique, entre en contact étroit avec lui. Les deux hommes se rencontrent même à Bangkok.
Puis, en 2021, Hua disparaît soudainement de tous les radars de la police chinoise. Lorsque son nom réapparaît, il signale sur les réseaux sociaux qu’il est désormais… au Canada. Il invite Eric à le rejoindre, mais celui-ci reçoit plutôt l’ordre de retourner en Chine et de poursuivre la surveillance à distance.
Radio-Canada précise que l’ambassade de Chine à Ottawa n’a pas répondu aux demandes d’entrevue sur cette affaire.
Une mort classée accidentelle, mais dont les zones d’ombre persistent
Installé à Gibsons, Hua Yong adopte une vie paisible, partageant sur les réseaux sociaux ses sorties en kayak et ses pêches au crabe. Selon le reportage de Gaétan Pouliot, un premier incident survient à l’automne 2022, lorsqu’un yacht fait chavirer presque son embarcation. Pour Hua, c’était un accident. Pour Li Jianfeng, ancien juge chinois emprisonné pour « subversion » et réfugié au Canada — et qui affirme avoir aidé Hua à fuir —, il pourrait s’agir d’une tentative délibérée de le tuer.
Le 25 novembre 2022, Hua part pagayer à nouveau. Il ne revient jamais. Son corps est retrouvé le lendemain sur le rivage d’une île. À l’époque, la GRC conclut qu’il n’y a pas d’acte criminel. Mais selon les révélations rapportées par Pouliot, la police n’avait alors aucun renseignement sur l’opération clandestine chinoise dont Hua était la cible. Li Jianfeng, profondément méfiant envers les méthodes du Parti communiste chinois, envoie un dossier complet à la GRC pour inciter à reprendre l’analyse du cas.
L’ancien ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques, interrogé par Radio-Canada, estime qu’aucune hypothèse ne devrait être écartée. « Le régime chinois n’a aucune honte et n’hésite pas à utiliser des moyens brutaux », rappelle-t-il.
Eric lui-même confie à Pouliot qu’il croit que d’autres informateurs surveillaient Hua au Canada. Selon lui, la présence d’équipes clandestines de Pékin sur le territoire canadien n’a rien d’exceptionnel : c’est une méthode courante, dit-il, dans les opérations d’outre-mer de la police secrète chinoise.
Un dossier qui existe toujours… et un rapport du coroner en retard de trois ans
La mort de Hua Yong n’est pas officiellement close. Comme le rapporte Pouliot, le rapport du Bureau du coroner de la Colombie-Britannique, normalement produit en seize mois, se fait toujours attendre presque trois ans plus tard. Eric, maintenant réfugié en Australie après plusieurs tentatives infructueuses pour fuir la Chine, affirme avoir transmis des documents pertinents à la Commission Hogue sur l’ingérence étrangère. Il n’a toutefois jamais été contacté par la police canadienne.
Il soutient qu’en révélant publiquement les méthodes chinoises, il se protège en rendant toute élimination trop visible diplomatiquement. Sa vision du cas Hua est sans ambiguïté : « Il y a des aspects étranges qui justifient une enquête approfondie », dit-il à Radio-Canada.
Un témoignage qui change la donne pour le Canada
Ce que révèle l’enquête de Gaétan Pouliot pour Radio-Canada dépasse largement le cas de Hua Yong. Le témoignage d’Eric illustre de manière concrète, documentée et systémique ce que le Canada peine encore à mesurer : la capacité de la police politique chinoise à agir clandestinement en territoire étranger, à surveiller, intimider et possiblement neutraliser ses opposants même lorsqu’ils bénéficient de la protection de pays démocratiques.
Le Canada, qui examine encore les conclusions de la Commission Hogue, se trouve ainsi placé devant un cas où un dissident réfugié est mort dans des circonstances qualifiées d’accidentelles, mais désormais entourées d’un faisceau d’indices que seul un examen rigoureux pourra éclaircir. L’affaire Hua Yong, telle que rapportée par Gaétan Pouliot, n’est plus seulement un drame personnel : elle devient un test de la capacité des institutions canadiennes à reconnaître, comprendre et contrer les opérations clandestines d’un État étranger.
Souvent, les histoires d’ingérence semblent abstraites, politiques, presque bureaucratiques. Ici, elles ont un visage, un nom, une trajectoire brisée au large de la Sunshine Coast. Et elles forcent une question simple : qu’arrive-t-il lorsque ceux qui fuient un régime viennent chercher refuge chez nous… mais que le régime les poursuit jusque dans nos eaux?



