Un modèle à suivre… ou un avertissement? Le cas néerlandais relance le débat sur l’aide médicale à mourir au Canada

Depuis des mois, le débat sur l’aide médicale à mourir (AMM) occupe une place centrale dans l’espace public québécois et canadien. Entre défense de l’autonomie individuelle et inquiétudes quant à une possible dérive du système, la question demeure profondément divisive — d’autant plus dans un contexte où le réseau de la santé est sous pression et où les délais d’accès aux soins sont bien réels. Or, un reportage récent du National Post, signé par la journaliste Sharon Kirkey, apporte un éclairage troublant à partir de l’expérience des Pays-Bas.

Un cas qui choque : euthanasie d’un adolescent autiste

Dans son article publié le 23 mars 2026, Sharon Kirkey rapporte qu’un adolescent néerlandais, âgé de 16 à 18 ans, a été euthanasié à sa demande après plusieurs années de souffrance liée à un trouble du spectre de l’autisme.

Selon les données issues des comités régionaux d’examen de l’euthanasie aux Pays-Bas, le jeune décrivait une vie « sans joie », marquée par l’anxiété, des troubles de l’humeur et une hypersensibilité aux stimuli. Chaque journée représentait pour lui une épreuve. Dans les semaines précédant sa mort, il restait alité en permanence.

Malgré son jeune âge, les médecins ont jugé qu’il possédait la capacité mentale de consentir à sa demande et qu’aucune amélioration n’était envisageable. Aucun doute n’aurait subsisté, selon le rapport cité par le National Post.

Une tendance en forte croissance aux Pays-Bas

L’article met en lumière une évolution préoccupante du recours à l’euthanasie pour motifs psychiatriques aux Pays-Bas — un pays souvent cité comme modèle par les partisans de l’élargissement de l’AMM.

D’après les chiffres rapportés, les cas d’euthanasie pour troubles mentaux étaient quasi inexistants entre 2002 et 2010. Ils ont fortement augmenté ces dernières années. En 2024, 219 personnes sont mortes par euthanasie pour des causes principalement psychiatriques (contre 88 en 2020), une proportion croissante concerne les jeunes adultes et, plus récemment, des mineurs

Fait particulièrement marquant : deux cas en 2023 concernaient des mineurs âgés de 12 à 18 ans, dont celui de l’adolescent autiste.

De plus, parmi les jeunes ayant fait une demande d’AMM pour raisons psychiatriques entre 2012 et 2021, une majorité était composée de femmes, souvent avec un historique de comportements suicidaires.

Un « signal d’alarme » pour le Canada

Le reportage du National Post accorde une place importante à l’analyse du psychiatre torontois Sonu Gaind, ancien président de l’Association canadienne de psychiatrie.

Selon lui, l’expérience néerlandaise devrait être perçue comme un véritable avertissement :

« Le modèle néerlandais devrait être un signal d’alarme. »

Gaind souligne que, contrairement à une idée répandue, le système canadien pourrait être encore plus permissif que celui des Pays-Bas. Il affirme notamment que le seuil d’accès à l’AMM serait plus bas au Canada, les critères d’« incurabilité » sont beaucoup plus flous et la souffrance étant définie comme subjective, le patient n’a pas besoin de l’accord du médecin sur ce point

Il ajoute qu’une fois l’AMM normalisée comme solution à la souffrance, elle tend à être perçue comme une option parmi d’autres — y compris pour des personnes qui ne sont pas en fin de vie.

Une expansion potentiellement massive

Toujours selon Sharon Kirkey, des estimations avancées par le bioéthicien américain Scott Kim suggèrent que le Canada pourrait enregistrer entre 2 500 et 5 000 demandes annuelles d’AMM pour troubles mentaux si cette pratique était autorisée.

Un chiffre très éloigné de l’idée, souvent avancée par les partisans de l’expansion, selon laquelle ces cas resteraient marginaux.

Gaind va plus loin en évoquant un taux d’acceptation pouvant atteindre 50 % ou plus, dans un contexte où les patients peuvent refuser les traitements proposés, aucun cadre strict ne définit le nombre d’essais thérapeutiques requis et où le système de santé mentale présente des lacunes importantes

Une question scientifique… et philosophique

L’un des points les plus controversés soulevés dans l’article concerne la notion même d’« incurabilité » en psychiatrie.

Comme le souligne le Dr Gaind :

« Nous sommes incapables de prédire si une maladie mentale va s’améliorer ou non. Dire qu’elle est terminale n’a aucune base scientifique. »

Cette incertitude fondamentale distingue profondément les maladies psychiatriques des pathologies physiques en phase terminale.

Le débat divise d’ailleurs la communauté médicale elle-même. Comme le rappelle le National Post, l’Association canadienne de psychiatrie n’a pas adopté de position officielle sur l’AMM pour troubles mentaux, reconnaissant la complexité éthique, clinique et philosophique du dossier.

Un contexte canadien déjà sous tension

Le Canada a déjà pris acte de ces enjeux. En 2024, le gouvernement fédéral a repoussé à mars 2027 l’élargissement de l’AMM aux cas de maladie mentale, estimant que le système n’était pas prêt.

Mais les inquiétudes persistent, notamment dans un contexte où la santé mentale des jeunes est en déclin, les listes d’attente pour des soins spécialisés sont longues et l’accès aux traitements demeure inégal.

Comme le souligne l’article, plusieurs organismes, dont Mental Health Research Canada, parlent désormais d’une « génération à risque ».

Entre compassion et dérive possible

Le cas néerlandais rapporté par Sharon Kirkey pour le National Post ne constitue pas en soi une preuve d’une dérive inévitable. Mais il soulève une question fondamentale : à partir de quel moment une société considère-t-elle que la mort devient une solution acceptable à la souffrance — même lorsque celle-ci pourrait, en théorie, évoluer?

Dans un Québec et un Canada déjà confrontés à des défis majeurs en matière de soins de santé, la prudence évoquée par plusieurs experts prend ici tout son sens.

Car derrière les principes — autonomie, dignité, compassion — se profile une interrogation beaucoup plus profonde : celle des limites que la médecine, et la société, sont prêtes à franchir.

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