Un mois après l’entrée de près de 80 000 migrants, Ceuta est toujours plongée dans la crise

Lorsque des dizaines de milliers de migrants ont franchi en quelques heures la frontière séparant le Maroc de Ceuta à la fin juillet, les images avaient quelque chose d’irréel. Des foules immenses traversaient à pied, contournaient les installations frontalières ou se jetaient à la mer pour atteindre cette petite enclave espagnole de 18,5 kilomètres carrés située sur la côte africaine. Dans les heures suivantes, une partie du débat s’était pourtant rapidement déplacée vers la minimisation de l’événement.

Ceuta se trouve en Afrique. Le Maroc en revendique la souveraineté. La ville bénéficie par ailleurs d’un régime frontalier particulier qui signifie qu’entrer à Ceuta ne permet pas simplement de prendre le premier traversier vers l’Espagne continentale sans autre contrôle.

Puis vint l’argument qui semblait devoir définitivement clore le débat : la majorité des migrants étaient déjà renvoyés au Maroc.

Un mois plus tard, cette lecture apparaît nettement moins rassurante. La majorité est effectivement repartie. Mais lorsque près de 80 000 personnes entrent en deux jours dans une ville d’environ 84 000 habitants, même une petite fraction du total suffit à bouleverser durablement la vie locale.

Aujourd’hui encore, plusieurs milliers de migrants demeurent à Ceuta. Des campements improvisés occupent des plages et des espaces publics, les autorités locales affirment ne plus disposer des ressources nécessaires pour gérer la situation et la frustration des habitants vient de déboucher sur plusieurs nuits de manifestations, des affrontements avec la police et l’incendie de certains abris de migrants.

La crise que l’on disait pratiquement terminée ne l’est donc manifestement pas.

Près d’un habitant supplémentaire pour chaque habitant de Ceuta

Selon le ministre espagnol de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska, près de 80 000 migrants sont entrés à Ceuta les 30 et 31 juillet. Reuters avait d’abord rapporté plus de 50 000 passages, mais les chiffres gouvernementaux établis par la suite ont porté le bilan de l’afflux à près de 80 000 personnes. Euronews cite désormais ce chiffre dans sa couverture des troubles qui secouent la ville.

L’ordre de grandeur est difficile à exagérer. Ceuta compte environ 84 000 habitants. En l’espace de deux jours, la ville a donc vu arriver une population presque équivalente à la sienne.

Les autorités espagnoles ont réussi à renvoyer rapidement l’immense majorité des nouveaux arrivants au Maroc. C’est ce succès initial qui avait permis de présenter l’épisode comme un débordement spectaculaire, certes, mais essentiellement temporaire. Sauf que les milliers de personnes qui n’ont pas été renvoyées immédiatement sont demeurées sur un territoire minuscule.

Le gouvernement espagnol estime maintenant leur nombre entre 3 500 et 7 000, tandis que les autorités de Ceuta parlent d’au moins 10 000 personnes.

Même l’estimation la plus basse représente environ 4 % de la population de Ceuta arrivée clandestinement en quelques semaines. L’estimation locale de 10 000 personnes équivaut plutôt à près de 12 % de la population entière de la ville. Voilà toute la faiblesse de l’argument voulant que « la majorité soit repartie ». À cette échelle, la minorité restante demeure énorme.

Ceuta est en Afrique, mais la frontière est bien européenne

La géographie particulière de Ceuta a également nourri la confusion entourant la crise. La ville est effectivement située sur le continent africain et le Maroc conteste depuis longtemps la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla.Cela ne transforme toutefois pas la frontière en une affaire strictement africaine. Ceuta est un territoire espagnol et la frontière entre Ceuta et le Maroc constitue une frontière extérieure de l’espace Schengen, comme l’a explicitement rappelé la Commission européenne.

Il existe bien un régime particulier : l’Espagne maintient des contrôles d’identité et de documents sur les liaisons maritimes et aériennes reliant Ceuta à la péninsule ibérique ou aux autres territoires Schengen. Un migrant entré clandestinement dans Ceuta ne peut donc pas automatiquement poursuivre son voyage vers Madrid, Paris ou Bruxelles.

Mais cela ne signifie pas que son entrée à Ceuta soit sans conséquence pour l’Espagne ou l’Europe. Ceuta est elle-même un territoire espagnol où le droit européen et les obligations espagnoles en matière d’asile et de protection des mineurs continuent de s’appliquer. C’est précisément ce que Madrid doit maintenant gérer.

Une ruée qui avait déjà fait une centaine de morts

Présenter la vague du 30 et 31 juillet comme une sorte de marche spontanée et essentiellement inoffensive ne correspond pas davantage à ce qui s’est produit à la frontière.

Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, estime qu’environ 100 personnes sont mortes pendant la ruée. Plusieurs se sont noyées en tentant de contourner la frontière par la mer, tandis que d’autres ont été écrasées dans les mouvements de foule.

Reuters rapportait également que plus de 1 000 personnes avaient dû être soignées pour des blessures après le déferlement.

Il ne s’agissait donc pas d’un passage ordonné de quelques milliers de candidats à l’immigration, mais d’un effondrement brutal du contrôle frontalier produisant presque immédiatement morts, blessés et débordement des capacités locales. Et un mois plus tard, la dimension sécuritaire du problème n’a pas disparu avec le reflux de la majorité des migrants.

Des militaires attaqués à coups de pierres

Jeudi matin, quatre militaires espagnols se dirigeaient vers un poste de surveillance dans le secteur de Benzú lorsqu’ils ont été attaqués par un groupe de plusieurs dizaines de personnes arrivées à Ceuta pendant la vague migratoire.

Selon Euronews, le groupe a surgi de plusieurs directions et bombardé leur véhicule de grosses pierres. Le véhicule n’étant pas blindé, les militaires ont dû l’abandonner et prendre la fuite à pied. Les assaillants les ont poursuivis en continuant de lancer des projectiles. Quatre militaires ont été blessés.

La police et la Garde civile ont été appelées en renfort et 12 ressortissants marocains ont été arrêtés. Certains suspects auraient tenté de fuir en se jetant à la mer.

DW rapporte par ailleurs qu’un véhicule militaire avait été attaqué par environ 70 personnes avec des pierres et d’autres objets. D’autres arrestations ont été effectuées après l’agression d’un policier, selon l’AFP.

« Nous ne pouvons plus sortir »

À mesure que les jours passent sans retour à la normale, l’exaspération des habitants de Ceuta se transforme désormais en colère ouverte contre la gestion de la crise par Madrid.

Depuis plusieurs jours, des centaines de résidents manifestent pour réclamer l’accélération des expulsions et la disparition des campements qui se sont installés dans plusieurs secteurs de la ville.

Mercredi soir, des manifestants ont tenté de démanteler les cabanes constituant un campement de migrants sur la plage du Trampolín. La police est intervenue et a utilisé des balles de caoutchouc pour les repousser.

Jeudi, la confrontation s’est encore intensifiée. Des habitants ont bloqué pendant plus de deux heures un convoi de la Croix-Rouge qui tentait d’apporter de la nourriture et de l’eau aux migrants installés sur la plage. Des manifestants agitant des drapeaux espagnols criaient « qu’ils partent » et « dehors la Croix-Rouge ».

Plus tard, des abris improvisés et des effets appartenant aux migrants ont été incendiés, tandis que la police intervenait pour empêcher les résidents de poursuivre le démantèlement du campement.

Ces scènes témoignent surtout du degré d’abandon ressenti par une partie de la population locale après près d’un mois de crise.

Les habitants avaient d’abord vu près de 80 000 personnes franchir leur frontière en l’espace de deux jours. Ils ont ensuite vu plusieurs milliers d’entre elles demeurer sur place, s’installer sur les plages et dans les espaces publics, tandis que les autorités promettaient un retour progressif à la normale.

Or, ce retour ne s’est toujours pas matérialisé. « Nous ne pouvons pas sortir, les enfants ne peuvent pas aller à l’école, nous ne pouvons pas sortir en nous sentant en sécurité », a expliqué un résident cité par Euronews.

Le président de l’association du quartier San Daniel affirme pour sa part que les capacités locales sont dépassées : « Nos policiers, nos ambulances, nos services de nettoyage ne peuvent pas faire face. »

À cette pression quotidienne se sont ajoutés des incidents beaucoup plus graves, notamment l’attaque contre quatre militaires espagnols dans le secteur de Benzú par un groupe de plusieurs dizaines de personnes arrivées lors de la vague migratoire.

Pour une partie croissante des habitants, la question n’est donc plus seulement de savoir combien de migrants seront éventuellement renvoyés, mais combien de temps encore Ceuta devra supporter les conséquences d’un effondrement frontalier que Madrid n’a toujours pas complètement résorbé.

Kissy Chandiramani, conseillère aux Finances du gouvernement autonome de Ceuta, a résumé cette perception locale en quelques mots : « Nous nous sentons abandonnés. »

1 500 mineurs ne peuvent simplement être renvoyés

La situation est d’autant plus difficile à résoudre que tous les migrants encore présents ne peuvent être simplement reconduits à la frontière. La police espagnole a identifié environ 1 500 mineurs entrés clandestinement pendant la vague, après avoir éliminé les doublons d’un registre qui en comptait initialement 2 168.

Les mineurs non accompagnés bénéficient de protections juridiques particulières et Madrid a commencé à organiser le transfert de certains d’entre eux vers l’Espagne continentale.

Pour les adultes également, le gouvernement soutient que chaque personne doit être identifiée afin de déterminer si elle peut demander l’asile ou doit être expulsée. Ce qui semblait pouvoir être réglé par quelques dizaines de milliers de retours immédiats s’est donc transformé en un processus administratif, humanitaire et sécuritaire beaucoup plus long.

Le problème de la « petite minorité »

Il est vrai que la très grande majorité des quelque 80 000 migrants ayant pénétré dans Ceuta sont retournés au Maroc. Mais ce fait ne suffit pas à démontrer que l’événement était sans conséquence.

Lorsqu’une frontière cède devant quelques dizaines de personnes, le retour rapide de la majorité peut effectivement mettre fin à l’incident. Lorsqu’elle cède devant une foule presque aussi nombreuse que la population entière du territoire envahi, même 5 ou 10 % de personnes demeurant sur place représentent une transformation spectaculaire de la situation locale.

Un mois après la ruée, les plages servent encore de campements. Des milliers de migrants demeurent dans la ville. Les militaires sont attaqués. Les policiers affrontent désormais à la fois certains migrants et des résidents excédés. La Croix-Rouge doit être escortée pour distribuer de la nourriture. Des habitants ont commencé à incendier les installations précaires qu’ils veulent voir disparaître.

Le gouvernement de Pedro Sánchez appelle maintenant au calme. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, reconnaît pour sa part la légitimité des manifestations pacifiques réclamant un « retour à la normalité », tout en avertissant que personne ne peut se faire justice lui-même.

C’est précisément ce retour à la normalité qui, un mois après l’une des plus importantes ruptures de frontière que l’Europe ait connues ces dernières années, n’a toujours pas eu lieu.

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