Dans une entrevue accordée samedi à Chris Varcoe du Calgary Herald, le premier ministre canadien Mark Carney a adopté un ton résolument optimiste, évoquant avec assurance la probabilité qu’un nouvel oléoduc vers la côte Ouest et un vaste réseau de captation de carbone fassent partie des projets d’envergure nationale bientôt accélérés par son gouvernement. Il s’agit là d’une déclaration lourde de conséquences, à la croisée des chemins entre ambitions économiques, sécurité énergétique et transition environnementale.
Un virage concret après l’adoption du projet de loi C-5
Cette prise de position survient peu après l’adoption du projet de loi C-5, une réforme législative majeure visant à accélérer les grands projets d’infrastructure d’intérêt national, tout en réduisant les barrières commerciales internes. Pour Carney, ce nouveau cadre permet enfin de passer de la parole aux actes : « Le secteur privé va mener la charge… nous avons la législation, mais aussi les personnes en place pour livrer les résultats », a-t-il affirmé à Varcoe, quelques instants avant de servir des crêpes à un déjeuner du Stampede à Calgary.
Interrogé sur l’inclusion possible d’un nouvel oléoduc vers la Colombie-Britannique sur la liste fédérale des projets prioritaires, le premier ministre a répondu : « C’est hautement, hautement probable. » Il a toutefois tenu à souligner que cette sélection ne sera pas imposée de manière centralisée, mais construite à partir des propositions remontant des provinces et de l’industrie.
Soutien croisé de l’Alberta et de l’industrie
La position de Carney vient en écho aux revendications claires du gouvernement albertain et des grands acteurs pétroliers. La première ministre Danielle Smith milite activement pour la construction d’un nouvel oléoduc de 42 pouces, capable de transporter un million de barils par jour jusqu’à un port du nord de la Colombie-Britannique. Une telle infrastructure permettrait non seulement de désengorger les capacités actuelles – attendues à pleine capacité d’ici la fin de la décennie selon les analystes – mais aussi de diversifier les débouchés au-delà du marché américain, notamment vers l’Asie.
Tristan Goodman, président de l’Explorers and Producers Association of Canada, a salué l’attitude du premier ministre : « Cela envoie un signal clair aux investisseurs internationaux que le Canada reste un endroit attrayant pour investir. »
Le succès récent de l’expansion de Trans Mountain, déjà opérationnel et livrant du pétrole aux marchés asiatiques, renforce l’argument d’une demande mondiale soutenue pour le brut canadien.
La captation du carbone comme pilier stratégique
Autre pilier de cette stratégie énergétique, le projet pharaonique de captation et de stockage du carbone porté par la Pathways Alliance pourrait lui aussi obtenir la bénédiction d’Ottawa. Estimé à 16,5 milliards de dollars, ce projet prévoit la construction d’un pipeline de 400 km reliant plus de 20 installations des sables bitumineux à un site de séquestration près de Cold Lake. Ce chantier représente un espoir majeur pour la décarbonation du secteur pétrolier, ainsi qu’un moteur potentiel de développement technologique pour d’autres industries.
Carney ne cache pas son enthousiasme : « Pathways, à grande échelle, c’est extrêmement attirant. On parle ici de bâtir une nouvelle industrie, ce qui relève du projet national. »
La première ministre Smith voit également un potentiel de « grand compromis » : combiner l’acceptation du projet Pathways à celle d’un nouvel oléoduc exporterait des « barils décarbonés », plus séduisants sur le plan commercial et politique. Pour elle, les deux projets « font parfaitement sens ensemble ».
Les obstacles demeurent
Cependant, Smith demeure lucide sur les obstacles à surmonter. Elle exige une réforme du plafond fédéral des émissions pour l’industrie pétrolière, une révision de la Loi sur l’évaluation d’impact, ainsi qu’un assouplissement du moratoire sur les pétroliers au large du nord de la Colombie-Britannique.
Sur ce dernier point, Carney se montre ouvert : « Nous n’allons pas bâtir un projet pour amener le pétrole jusqu’au littoral, puis le laisser là. » Il insinue ainsi que des solutions pourraient être trouvées pour contourner l’interdiction actuelle, sans s’y opposer frontalement.
Une stratégie de souveraineté énergétique?
Enfin, le premier ministre réaffirme son ambition de faire du Canada non seulement un pays énergétiquement indépendant, mais une superpuissance énergétique. Cette promesse, au cœur de sa campagne électorale, prend désormais une forme plus tangible avec la mise en œuvre du projet de loi C-5 et l’identification d’axes prioritaires. Ottawa a d’ailleurs demandé aux provinces de soumettre leurs propres projets à évaluer selon des critères comme leur contribution à l’économie, à la sécurité nationale, aux intérêts autochtones et à la croissance propre.
« Ce que crée C-5, c’est une flexibilité considérable… et cette flexibilité, elle est faite pour des projets de nation », a résumé Carney à Chris Varcoe.
Un appel au Québec pour saisir le momentum
Alors que la Colombie‑Britannique lance ses premières cargaisons de GNL vers l’Asie et que l’Ontario envisage d’ajouter un nouvel oléoduc, le contexte est favorable pour que le Québec s’engage également dans de grands projets énergétiques. Un exemple concret est l’initiative exploratoire à Baie‑Comeau, où Marinvest Energy Canada, filiale d’un groupe norvégien, étudie la construction d’un terminal de liquéfaction de GNL, d’un corridor de pipeline et d’installations flottantes sur le Saint‑Laurent — un dossier en phase préliminaire, mais déjà soutenu par le gouvernement Legault, pour évaluer sa viabilité économique et ses retombées pour la province.
Le Québec, doté d’immenses ressources hydrauliques et d’un potentiel phátique dans les hydrocarbures (par exemple l’Utica), pourrait aller plus loin : développer ses propres hydrocarbures en créant une filière locale zéro émission. Une approche alliant exploitation responsable et technologies de captation et de stockage du carbone, en partenariat étroit avec les communautés autochtones — notamment avec l’expérience avortée de Questerre à Wolinak, qui avait envisagé un projet d’exploitation de gaz naturel en collaboration avec la communauté des Abenakis — pourrait créer une véritable industrie verte québécoise.
Questerre-même a déjà amorcé des travaux pilotes sur le stockage de CO₂ au Québec, démontrant la faisabilité technique d’un modèle intégré de production et captation.
Pour que ces idées prennent forme, il est impératif que le gouvernement Legault soutienne activement de tels projets : en appuyant les études de faisabilité, en assurant un cadre réglementaire clair et en mobilisant les communautés autochtones dès le départ. L’exemple de la C-B prouve qu’un leadership politique et une vision à long terme peuvent transformer les aspirations en réalité. À l’heure où l’Ouest canadien saisit sa chance, le Québec ne devrait pas seulement suivre, mais mener une transition énergétique innovante et lucrative — pour l’économie, pour l’emploi, et pour l’environnement.


