Alors que les Forces armées canadiennes multiplient les signaux d’alarme concernant la radicalisation de droite dans leurs rangs — un angle sur lequel se concentrent aujourd’hui tant le discours public que les organes de sécurité — un autre phénomène, beaucoup moins commenté, vient de refaire surface : celui d’une radicalisation d’un tout autre type, passée presque inaperçue jusqu’à la tragédie. Le National Post, dans un reportage signé Karin Kloosterman, révèle qu’un ancien réserviste canadien, Zachariah Adam Quraishi, a quitté la réserve militaire quelques jours seulement avant de se rendre en Israël, où il serait mort en tentant de mener une attaque terroriste.
Ce mélange d’aveuglement institutionnel, de tensions communautaires, et d’enjeux de sécurité nationale forme un dossier particulièrement explosif. Et surtout, il expose les angles morts dans la manière dont le Canada aborde, documente et surveille les multiples formes d’extrémisme.
Un réserviste libéré le 10 juillet, un billet pour Israël douze jours plus tard
Selon les informations rapportées par Karin Kloosterman dans le National Post, Zachariah Adam Quraishi, jeune homme de 21 ans originaire d’Airdrie, en Alberta, a été officiellement libéré de la réserve de l’Armée canadienne le 10 juillet 2024.
Dans les douze jours qui ont suivi, il achète un billet d’avion pour Israël, loue une voiture et se procure un large couteau de cuisine.
Toujours selon les autorités israéliennes citées par le National Post, Quraishi se serait présenté le 22 juillet à l’entrée de Netiv Ha’asara, un village israélien de 900 habitants situé tout près de la frontière nord de Gaza. Les images vidéo décrites dans l’article montrent des gardes tirant alors qu’il fonce vers eux, après lui avoir ordonné à plusieurs reprises de s’arrêter. Il aurait crié « Free Palestine » avant d’être abattu.
Il n’avait mis les pieds en Israël que depuis quelques heures.
Le National Post a également appris — ce qui n’avait jamais été rendu public — que Quraishi avait bel et bien été réserviste au sein des Forces armées canadiennes.
Le ministère de la Défense nationale a confirmé à la journaliste qu’il avait été enrôlé le 17 juillet 2023, qu’il avait complété sa qualification militaire de base le 6 décembre 2023, puis qu’il avait été libéré le 10 juillet 2024.
Aucune explication sur la nature de cette libération n’a été fournie, le ministère invoquant la Loi sur la protection des renseignements personnels.
Un père qui tente de présenter son fils comme un « humanitaire »
Une dimension particulièrement délicate du reportage concerne les messages publics postés par le père de Zachariah, Adam Quraishi, enseignant à la réserve Siksika et au Calgary Islamic School.
Le National Post rapporte qu’à l’occasion du Jour du Souvenir, Adam Quraishi a publié des photos de son fils portant l’uniforme canadien aux côtés de clichés de ses ancêtres ayant servi durant les guerres mondiales — laissant entendre que son fils devrait être commémoré comme un vétéran canadien.
Dans une vidéo, il affirme que son fils a été tué « parce qu’il avait l’air trop palestinien ».
Dans d’autres publications relayées par Karin Kloosterman, il accuse Israël d’avoir « assassiné » son fils, présenté comme un jeune homme ayant voulu « sauver des vies » dans un cadre humanitaire. Un message public, daté du 21 mai, prétend que cette version serait confirmée par un médecin de famille ayant discuté avec Zachariah avant son départ.
Pourtant, les faits documentés par les autorités israéliennes — tels que rapportés par le National Post — décrivent un assaillant armé d’un couteau, fonçant vers une équipe de réponse rapide à l’entrée d’un village déjà frappé lors des attaques du 7 octobre.
Le père n’a pas répondu aux demandes d’entrevue.
L’incident replacé dans un contexte d’extrémisme croissant
Le reportage de Karin Kloosterman rappelle que cet épisode a été immédiatement perçu, en Israël comme au Canada, comme un signal d’alarme sur la montée de l’extrémisme antisémite et islamiste au pays.
La journaliste cite la députée israélienne d’origine canadienne Sharren Haskel, qui avait déclaré au moment des faits que la propagation de l’idéologie islamiste radicale au Canada avait créé des défis culturels majeurs, incluant une hausse inquiétante d’antisémitisme.
De son côté, le directeur du SCRS, Dan Rogers, soulignait récemment dans une allocution publique que l’extrémisme violent — motivé par des convictions religieuses, idéologiques ou politiques — demeure l’une des principales menaces à la sécurité nationale.
Selon ce qu’il rapporte, près d’un dossier de terrorisme sur dix implique désormais au moins un sujet de moins de 18 ans.
Ce constat résonne lourdement avec le cas Quraishi : un jeune homme de 21 ans, récemment passé par les Forces armées, se retrouvant seul en Israël, dans un village frontalier, à mener ce que les autorités qualifient de tentative d’attentat.
Une ambiguïté troublante entre statut militaire et radicalisation
Un autre élément souligné dans le National Post touche à l’utilisation du statut militaire par la famille de Quraishi.
Des photos en uniforme canadien, certes authentiques, circulent désormais dans un récit qui laisse entendre que ce jeune homme serait mort comme un soldat tombé au combat.
L’article cite à ce sujet Tom Ellard, vétéran et membre de la Légion royale canadienne, qui rappelle que toute personne ayant servi ne serait-ce qu’un jour en uniforme possède techniquement le statut de vétéran. Mais il ajoute que le 11 novembre sert à honorer « des combattants légitimes défendant la liberté », non à requalifier des actes de violence ciblée.
Le malaise est évident : comment interpréter l’exploitation d’un uniforme canadien dans un récit tentant de justifier — ou de nier — ce que les autorités décrivent comme une tentative de terrorisme ?
Dans une époque où la polarisation s’intensifie, l’uniforme devient un levier symbolique extrêmement puissant. Et l’affaire Quraishi ouvre un espace où se confrontent identité familiale, discours idéologiques et instrumentalisation mémorielle.
Le cas Quraishi et les angles morts du discours sécuritaire
Le blinder du reportage signé Karin Kloosterman est clair : ce cas n’est pas une anomalie isolée, mais la manifestation d’un risque que le Canada peine encore à conceptualiser.
On parle quotidiennement de la radicalisation de droite, notamment dans les forces armées. Mais le spectre de la radicalisation islamiste, bien que connu des services de renseignement, demeure politiquement sensible et souvent relégué à l’arrière-plan du débat public.
Les faits rapportés par le National Post rappellent pourtant que le danger peut venir de plusieurs horizons idéologiques, que des jeunes adultes peuvent glisser dans des trajectoires rapides et imprévisibles, et que les institutions — y compris l’armée — n’ont pas toujours les outils pour détecter ces changements internes.
Le Canada n’en a probablement pas fini avec ce dossier : la nature de la libération du réserviste demeure inconnue, les autorités ne commentent pas, et les implications en matière de sécurité nationale, de recrutement militaire et de cohésion sociale ne sont qu’effleurées.



