Une enquête de Radio-Canada ramène en pleine campagne électorale québécoise une affaire financière vieille de plusieurs décennies, mêlant la dictature de Jean-Claude Duvalier en Haïti, des comptes secrets en Suisse et à Singapour, un avocat de Chambly et, désormais, son fils Michel Leblanc, candidat du Parti libéral du Québec dans Marguerite-Bourgeoys.
Selon Enquête, plus de 800 000 $ provenant d’une fortune associée à Frantz Merceron, ancien ministre des Finances sous Duvalier, ont abouti en 2016 dans le compte en fidéicommis de l’avocat Claude Leblanc, père du candidat libéral. Les fonds avaient auparavant transité par la Suisse et Singapour derrière différentes structures financières opaques.
L’affaire ne signifie pas que Michel Leblanc soit accusé d’avoir participé au détournement initial des fonds haïtiens. Le candidat s’est toutefois retrouvé directement impliqué dans le litige entourant la fortune de son père : il est devenu bénéficiaire d’une fiducie créée par celui-ci, puis a agi avec son frère comme mandataire lorsque Claude Leblanc a été déclaré inapte. Les deux frères ont ensuite poursuivi les héritières Merceron pour réclamer plus de 370 000 $ en honoraires que leur père estimait lui être dus.
Une fortune issue de l’ère Duvalier
Au cœur du dossier se trouve Frantz Merceron, ancien ministre des Finances du régime de Jean-Claude Duvalier. Selon les informations recueillies par Enquête, les fonds volés sous la dictature ont été évalués à plus de 300 millions de dollars américains et un rapport des autorités haïtiennes estimait que Merceron aurait personnellement empoché plus de 10 millions de dollars.
Après la chute de Duvalier, Merceron et ses proches ont été visés par des démarches visant à geler leurs avoirs à l’étranger. Une partie de cette fortune s’est retrouvée en Suisse, notamment dans le compte secret « Milos », derrière différentes sociétés-écrans et structures offshore. Les autorités suisses ont finalement ordonné en 2024 la confiscation de millions de dollars liés à Merceron, estimant que leur origine pouvait être présumée illicite compte tenu de l’accroissement inexpliqué de sa fortune.
Mais une autre partie de l’argent avait déjà quitté la Suisse. Des fonds conservés chez HSBC ont été transférés à Singapour en 2010, avant qu’environ 808 000 $ ne soient finalement envoyés au Québec et déposés dans le compte en fidéicommis de Claude Leblanc à la Caisse Desjardins du Bassin-de-Chambly.
L’un des éléments les plus troublants révélés par Enquête est contenu dans une déclaration sous serment de Claude Leblanc. L’avocat y reconnaissait que le transfert de l’argent de Singapour vers son compte québécois devait notamment permettre d’éviter une éventuelle saisie par les autorités suisses. Il qualifiait lui-même les sommes de « litigieuses », tout en affirmant ne pas croire qu’il s’agissait de fonds publics.
Une fiducie transférée aux deux fils
Le dossier prend une dimension politique en 2023. Alors que Claude Leblanc faisait face à des procédures judiciaires et à des saisies autorisées par la Cour supérieure, il a créé une fiducie personnelle destinée à détenir ses biens. Quelques mois plus tard, cette fiducie a été transférée à ses deux fils, Michel et Christian Leblanc, qui en sont devenus les bénéficiaires.
Selon les documents judiciaires rapportés par Enquête, la juge Chantal Lamarche avait autorisé des saisies de la résidence et de comptes bancaires de Claude Leblanc en raison d’allégations concernant son comportement dans la gestion de la succession. Le professeur de droit Alain Roussy, spécialiste en déontologie des avocats, a qualifié une telle ordonnance de mesure « tout à fait extraordinaire ».
Après que Claude Leblanc eut été déclaré inapte, Michel Leblanc et son frère ont pris le relais à titre de mandataires. Ils ont notamment lancé une contre-poursuite réclamant plus de 370 000 $ aux héritières Merceron pour des honoraires qui auraient été dus à leur père.
Or, la poursuite principale de 14 millions de dollars et cette contre-poursuite ont toutes deux été abandonnées le 3 septembre dernier, à peine une semaine après le déclenchement de la campagne électorale québécoise. Enquête rapporte que ce désistement laisse croire qu’une entente aurait été conclue entre les parties, sans que ses modalités soient publiques.
Michel Leblanc nie avoir bénéficié des fonds
Interrogé par Enquête après un débat public le 11 septembre, Michel Leblanc a d’abord affirmé ne pas savoir de quoi les journalistes lui parlaient lorsqu’ils l’ont questionné sur la fiducie. Une fois informé qu’il était question du litige concernant son père et la succession Merceron, il a refusé de commenter davantage.
Le candidat libéral a ensuite publié une déclaration sur X afin de préciser sa version des faits. Il affirme avoir été désigné mandataire de son père seulement en 2025, après son inaptitude, et soutient n’avoir reçu aucune somme liée au dossier. Il affirme également que la fiducie ne détient aucun actif et est aujourd’hui inactive.
Son avocat soutient pour sa part que Michel Leblanc et son frère ne sont aucunement impliqués dans les gestes reprochés à leur père et qu’ils n’ont bénéficié d’aucune façon des fonds litigieux. Aucun jugement n’établit à ce jour que Michel Leblanc aurait participé au détournement des fonds haïtiens ou aux opérations financières ayant précédé leur arrivée au Québec.
L’enquête place néanmoins le candidat libéral dans une situation politiquement délicate. Il se retrouve associé, par la fiducie familiale, la gestion du litige et la contre-poursuite, à une affaire financière dont les origines remontent directement à la dictature de Duvalier et à la fuite de capitaux hors d’Haïti.
Pour l’historien haïtien Frantz Voltaire, cité par Enquête, le dossier dépasse d’ailleurs largement la famille Leblanc. Il soulève une question toujours irrésolue : celle de fortunes sorties d’Haïti sous Duvalier, dispersées pendant des décennies dans des paradis bancaires et des successions privées, alors que la population haïtienne n’en a jamais récupéré l’essentiel.



