Un « test de psychopathie » canadien remis en cause : une étude majeure appelle à son retrait des tribunaux

Dans l’imaginaire collectif, le mot « psychopathe » évoque immédiatement des figures de tueurs en série, nourries par des décennies de films, de séries et de procès médiatisés. Or, selon une vaste étude relayée par le Toronto Star, cet imaginaire aurait contaminé un outil d’évaluation largement utilisé dans les tribunaux canadiens — au point que sa valeur scientifique et juridique est aujourd’hui sérieusement remise en question.

Dans un article publié le 14 février 2026, la journaliste judiciaire Betsy Powell rapporte les conclusions d’une étude majeure dirigée par Rasmus Rosenberg Larsen, professeur adjoint d’épistémologie médico-légale et de philosophie des sciences à l’University of Toronto Mississauga. Selon ce chercheur, le test canadien de détection de la psychopathie, largement utilisé dans les tribunaux criminels, est « dépassé, peu fiable et un mauvais prédicteur de la récidive » — au point qu’il appelle à « un moratoire complet » sur son utilisation.

Un outil emblématique : le PCL-R

Au cœur du débat se trouve la Hare Psychopathy Checklist Revised (PCL-R), développée dans les années 1980 par le psychologue judiciaire canadien Robert Hare.

Ce test repose sur une grille de 20 traits de personnalité — charme superficiel, impulsivité, absence de remords, manque d’empathie, entre autres — chacun coté de 0 à 2. Un score de 30 sur 40 ou plus indique une psychopathie ; au-delà de 25, le test conclut à un « niveau cliniquement significatif ».

Comme le rappelle Betsy Powell dans le Toronto Star, cet outil a été utilisé au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni pour profiler certains des criminels les plus notoires. Parmi eux, le tueur en série Clifford Olson aurait obtenu un score de 37 sur 40, tandis que Paul Bernardo aurait obtenu 36.

Dans la pratique judiciaire, un score élevé au PCL-R s’est souvent traduit par des peines plus sévères, un accès retardé à la libération conditionnelle, voire l’attribution du statut redouté de « délinquant dangereux ».

Une explosion d’usage… puis un déclin

L’étude de Larsen, publiée dans la revue Psychology, Public Policy, and Law, s’appuie sur l’examen de 3 315 décisions judiciaires canadiennes entre 1980 et 2023.

Selon le compte rendu du Toronto Star, l’utilisation du PCL-R a explosé dans les années 2000, culminant en 2013 avec 249 cas signalés. La moitié de ces évaluations servaient soit à diagnostiquer la psychopathie, soit à évaluer le risque de récidive — un élément crucial pour déterminer le niveau de sécurité carcérale, l’intensité de la surveillance en libération conditionnelle, ou l’imposition d’un statut de délinquant dangereux.

Depuis ce pic, l’usage a décliné : 93 cas ont été recensés en 2023. Néanmoins, le test continue d’être utilisé dans des procès très médiatisés à Toronto, notamment ceux d’Alek Minassian et de Jacob Hoggard — dans ces deux cas, précise Betsy Powell, ce sont les avocats de la défense qui ont présenté des expertises montrant un faible score de psychopathie.

Un pouvoir prédictif « sous-performant »

Le cœur de la critique formulée par Larsen est clair : plus de 20 ans de données démontreraient que le PCL-R ne permet pas d’identifier de façon fiable les individus les plus susceptibles de récidiver.

« It’s actually quite underwhelming what it can perform, this tool » (Ce que cet outil peut accomplir est en fait très décevant), a-t-il déclaré au Toronto Star, ajoutant que l’évaluation de traits de personnalité complexes à partir d’un entretien de deux heures relève d’une confiance excessive dans la capacité du clinicien à capter une structure psychologique stable.

L’étude affirme également que d’autres outils contemporains d’évaluation du risque surpassent désormais significativement le PCL-R.

L’« allégeance adversariale » : un biais troublant

Un autre problème majeur soulevé par l’étude est celui de l’« adversarial allegiance » — phénomène par lequel les résultats d’une expertise varieraient selon que l’expert est mandaté par la poursuite ou la défense.

En analysant les données judiciaires, l’équipe de Larsen aurait corroboré des recherches antérieures montrant que les scores de psychopathie varient « de manière significative » selon la partie qui a engagé l’expert. Comme l’explique Larsen au Toronto Star, il ne s’agit pas nécessairement d’une manipulation volontaire, mais d’un biais subtil lié au contexte contradictoire du système judiciaire.

Or, lorsque les tribunaux sollicitent une expertise scientifique, ils s’attendent à une information probante et indépendante — ce qui, selon l’étude, ne serait pas garanti ici.

Le mythe de l’« incurabilité »

L’un des aspects les plus préoccupants mis en lumière par la recherche concerne l’idée, largement véhiculée devant les tribunaux, que la psychopathie serait une condition fondamentalement incurable.

L’étude examine plus de 100 dossiers judiciaires canadiens et constate qu’une majorité d’experts ont présenté la psychopathie comme une condition essentiellement intraitable, voire aggravée par le traitement. Pourtant, selon l’analyse citée par le Toronto Star, des dizaines d’études depuis le début des années 2000 montrent que les individus ayant des scores élevés au PCL-R bénéficient bel et bien de programmes de réhabilitation — dans des proportions comparables à d’autres détenus.

Malgré cela, les experts auraient évoqué une chance modérée de succès thérapeutique dans seulement cinq pour cent des cas étudiés.

Pour les auteurs, de telles affirmations sont « profondément trompeuses » et détachées de la littérature empirique. Ils concluent que ces témoignages pourraient être jugés davantage « préjudiciables » que probants.

Un concept en déclin ?

Rasmus Rosenberg Larsen est également l’auteur de Psychopathy Unmasked: The Rise and Fall of a Dangerous Diagnosis, dans lequel il retrace l’ascension et la possible chute du diagnostic de psychopathie.

D’après ses échanges lors d’ateliers avec des psychologues correctionnels, rapporte le Toronto Star, l’enthousiasme pour le concept en général — et pour le PCL-R en particulier — serait en net déclin.

Sa conclusion est volontairement simple : « le meilleur prédicteur du comportement futur, c’est le comportement passé ». Autrement dit, peu importe l’étiquette de personnalité qu’on appose à un individu, ce sont les faits objectivables de son parcours qui demeurent les indicateurs les plus solides.

Une question de justice procédurale

Au-delà du débat académique, l’enjeu est profondément juridique. Une étiquette comme « psychopathe » peut influencer juges, jurés et commissions de libération conditionnelle — d’autant plus que, comme le rappelle l’étude citée par le Toronto Star, les jurés associent massivement la psychopathie à des figures extrêmes telles que Ted Bundy ou Charles Manson, principalement à travers le prisme du cinéma et de la télévision.

Si le PCL-R n’offre pas la valeur prédictive qu’on lui attribue, son utilisation pourrait fausser les décisions judiciaires en donnant une apparence scientifique à des jugements fondés sur des stéréotypes.

En appelant à un moratoire, Larsen ne se contente pas de critiquer un outil technique : il interroge la place même des diagnostics de personnalité dans l’architecture probatoire du droit criminel canadien.

À terme, prédit-il, la psychopathie pourrait devenir « le prochain diagnostic psychiatrique à tomber ».

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