Une croisière gaie bloquée par deux pays musulmans : organisateurs et passagers sous le choc

Une croisière nolisée pour une clientèle homosexuelle a été refoulée coup sur coup par la Turquie et l’Égypte, deux pays à majorité musulmane, obligeant l’équipage à revoir son itinéraire à deux reprises. Si les organisateurs et plusieurs passagers se disent stupéfaits par ces décisions, l’affaire met surtout en lumière le profond décalage entre une certaine vision occidentale des droits LGBT et la réalité politique, religieuse et culturelle de plusieurs États du Moyen-Orient.

Selon CBC News, le Scarlet Lady de Virgin Voyages, affrété par l’entreprise Atlantis Events, transportait environ 1 900 passagers pour une croisière de dix jours entre Athènes et Venise. Après que la Turquie eut refusé l’accès au navire, l’escale de remplacement prévue à Alexandrie, en Égypte, a elle aussi été annulée lorsque les autorités égyptiennes ont refusé au bateau l’entrée dans leurs eaux territoriales.

La Turquie a expliqué sa décision

Contrairement à l’Égypte, qui n’a fourni aucune justification officielle, les autorités turques ont été explicites.

Comme le rapporte Ynet, Ankara a affirmé que le navire avait été affrété par des groupes « connus pour des comportements incompatibles avec notre structure sociale et nos valeurs morales ». Les autorités ont ajouté qu’il était « absolument hors de question » que ce groupe visite le territoire turc dans ce contexte.

Le président-directeur général d’Atlantis Events, Rich Campbell, a confirmé à CNN, cité par CBC, que la raison invoquée était tout simplement qu’il s’agissait d’« un groupe de personnes gaies ».

Pour l’entreprise, il s’agirait d’une première en 36 ans d’existence. Or, le navire s’est vu refuser l’accès à deux pays en l’espace de quelques jours.

« Nous cherchons des espaces sécuritaires »

Au-delà du refus lui-même, ce sont certaines réactions des passagers qui ont particulièrement retenu l’attention.

Interrogé par NBC Miami, le passager Thomas Barker a expliqué que l’objectif même de cette croisière était de permettre aux voyageurs homosexuels de se retrouver dans un environnement où ils peuvent « être eux-mêmes sans crainte de l’homophobie ».

« Nous passons beaucoup de temps, en tant que personnes gaies, à essayer de trouver des espaces sécuritaires », a-t-il déclaré. « Cette croisière est censée être l’endroit le plus sécuritaire possible. »

Il s’est également dit déçu que les habitants de la Turquie et de l’Égypte ne puissent pas voir « ce que c’est ailleurs dans le monde, où les gens peuvent être libres et célébrés pour ce qu’ils sont ».

Cette réaction illustre toutefois un malentendu fondamental. La croisière elle-même pouvait évidemment constituer un environnement sécuritaire pour ses passagers. En revanche, rien ne permettait de croire que les pays visités partageraient les mêmes valeurs ou accepteraient cette démonstration publique d’identité homosexuelle.

Une incompréhension des réalités locales?

Les déclarations de plusieurs passagers et organisateurs donnent l’impression qu’ils s’attendaient à ce que leur présence soit accueillie normalement malgré les positions officielles bien connues de ces États sur les questions liées à l’homosexualité.

Or, la Turquie du président Recep Tayyip Erdoğan a adopté depuis plusieurs années un discours de plus en plus hostile envers les revendications LGBT. Comme le rappelle CBC, des projets législatifs visant à criminaliser certaines cérémonies entre personnes de même sexe et à élargir les dispositions relatives à « l’indécence publique » ont récemment suscité de vives inquiétudes chez les organisations de défense des droits de la personne.

L’Égypte, pour sa part, mène régulièrement des campagnes de répression contre les personnes soupçonnées d’être homosexuelles, même si l’homosexualité n’y est pas explicitement interdite dans son code pénal. Dans les faits, d’autres dispositions sont fréquemment utilisées pour procéder à des arrestations.

Dans un tel contexte, l’idée qu’un navire transportant près de 2 000 touristes homosexuels puisse être accueilli sans difficulté relevait peut-être davantage de l’optimisme que d’une lecture réaliste de la situation politique et culturelle de la région.

« Nous irons dépenser notre argent ailleurs »

Plusieurs passagers ont néanmoins tenté de relativiser l’incident.

Cité par Ynet, le blogueur Randy Slovacek a affirmé que si ces pays ne voulaient pas de leur tourisme, les voyageurs iraient « briller ailleurs » et dépenseraient leur argent dans d’autres destinations.

L’actrice Patti LuPone, présente à bord pour offrir un spectacle, a pour sa part dénoncé sur Instagram une décision prise, selon elle, uniquement « en raison de qui se trouve à bord ».

Cette réaction soulève toutefois une certaine ironie. Si les voyageurs souhaitent effectivement « dépenser leur argent ailleurs » tout en demeurant dans la région, les destinations où les touristes homosexuels peuvent généralement voyager ouvertement et bénéficier d’une protection juridique demeurent très limitées. Au Moyen-Orient, Israël est largement considéré comme la destination la plus accueillante envers les personnes LGBT, notamment grâce aux importantes communautés de Tel-Aviv et à un cadre juridique beaucoup plus libéral que celui des pays voisins.

Un rappel brutal des différences de valeurs

Au-delà de la déception bien réelle des voyageurs, cette affaire rappelle surtout que les normes sociales et juridiques occidentales ne sont pas universelles.

Depuis plusieurs années, une partie des mouvements progressistes occidentaux tend à présenter les sociétés comme convergeant naturellement vers une même conception des droits et des libertés individuelles. Les événements survenus cette semaine rappellent plutôt que plusieurs États du Moyen-Orient revendiquent ouvertement une conception différente de la morale publique, souvent fondée sur une lecture conservatrice de l’islam.

Cette réalité donne également un éclairage particulier au mouvement « Queers for Palestine », souvent critiqué pour le paradoxe qu’il représente. Sans lien direct avec le conflit israélo-palestinien, l’affaire de cette croisière illustre néanmoins le contraste entre les revendications d’une partie du militantisme LGBT occidental et la réalité des politiques appliquées dans plusieurs pays musulmans à l’égard de l’homosexualité.

L’épisode rappelle ainsi que les débats occidentaux sur les « safe spaces », l’inclusion et la visibilité ne se transposent pas automatiquement dans des sociétés où les autorités considèrent au contraire l’affirmation publique de l’homosexualité comme incompatible avec leurs valeurs nationales. Pour plusieurs observateurs, cette collision entre deux visions du monde met en évidence le fossé qui subsiste entre une certaine culture militante occidentale et les réalités politiques, religieuses et sociales d’une partie importante du monde musulman.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine