Des familles en pleurs, des animaux laissés à contrecœur, des refuges saturés : l’Amérique du Nord vit une crise silencieuse mais révélatrice. Depuis plusieurs mois, les refuges pour animaux enregistrent une hausse marquée des abandons, que ce soit à Boston, New York, Charlotte, Calgary, Montréal ou Toronto. Si les causes économiques sont souvent évoquées, une lecture attentive des données et témoignages recueillis dans les médias révèle une cause bien plus structurelle et taboue : la crise du logement.
Une vague nord-américaine d’abandons
Aux États-Unis, CNN a rapporté à la fin du mois de juillet que les refuges comme celui de Charlotte-Mecklenburg en Caroline du Nord ont vu les abandons d’animaux (« owner surrenders ») grimper de 43 % par rapport à l’an dernier. Alicia Wallace, pour CNN Business, cite Megan Larson de Ruff Start Rescue au Minnesota, qui parle d’un phénomène directement lié à l’impossibilité de rester dans un logement devenu inabordable ou qui interdit désormais les animaux. « Les gens pleurent en abandonnant leurs animaux. Ce n’est pas un choix, c’est un dernier recours », déclare-t-elle.
Même son de cloche à New York, où NBC News rapporte que le refuge Animal Care Centers (ACC) a temporairement suspendu les nouvelles admissions le 18 juillet, après avoir atteint un record de 1000 animaux en simultané dans ses locaux. Risa Weinstock, présidente de l’ACC, parle d’une « situation critique », malgré une aide ponctuelle de la mairie de 1 million $US. Les abandons touchent tous les profils, y compris des animaux âgés, comme Rocky, un chien de 11 ans.
À l’échelle nationale, Shelter Animals Count estime à 5,8 millions le nombre d’animaux hébergés dans les refuges américains l’an dernier. Le taux de réussite d’adoption a baissé (50 % contre 55 % en 2019), et les euthanasies ont augmenté. En Arizona et au Tennessee, certains refuges sont contraints d’empiler les cages ou de refuser des admissions.
Au Canada aussi, le système craque
La tendance est tout aussi alarmante au nord de la frontière. Dans un reportage publié par CBC News le 4 août 2025, Alexandra Mae Jones souligne que plus de la moitié des refuges contactés au Canada notent une hausse des abandons ou une forte augmentation de la demande d’aide pour subvenir aux besoins des animaux. Le Calgary Humane Society a désormais une liste d’attente permanente de 200 animaux, alors qu’il n’y en avait aucune il y a cinq ans. À Montréal, la SPCA enregistre une hausse de 32 % des abandons par rapport à l’an dernier, dépassant les 2000 cas pour les six premiers mois de 2025.
La directrice de l’engagement communautaire du Calgary Humane Society, Sally Johnston, résume la détresse en quelques mots : « Quand je regarde les chiffres, je vois que l’abandon n’est pas un choix. Les gens y sont forcés. »
Non, ce n’est pas le prix des croquettes
Les grands médias américains, comme CNN ou NBC, insistent beaucoup sur le coût global de la vie — hausse du prix de la nourriture animale (+22 % selon Bank of America), soins vétérinaires (+42 %), assurances, jouets — mais les témoignages d’intervenants de terrain révèlent une cause bien plus concrète : le logement.
À New York, Megan Larson note que les grands chiens sont les plus abandonnés, non pas en raison de leur appétit, mais parce que de plus en plus de logements interdisent certaines races ou la présence de chiens tout court. À Montréal, Sophie Gaillard (SPCA) dénonce les clauses anti-animaux imposées dans les baux, devenues quasi-systématiques. Elle demande que le Québec imite l’Ontario, qui interdit ce type de clause.
La crise du logement n’est pas un simple facteur parmi d’autres. Elle est la matrice d’un phénomène plus large de dépossession. À la fin du mois, les refuges voient une pointe d’abandons, au moment des déménagements — comme l’a confirmé CBC. Ce sont les plus pauvres qui trinquent. Ceux qui, pour garder un toit, doivent se résoudre à abandonner leur chien ou leur chat.
Le Canada et le Québec à la croisée des chemins
Ce que révèle cette crise, c’est l’inhumanité des conditions imposées par un marché locatif en surchauffe. Au Québec, la Régie du logement a approuvé une hausse record des loyers en 2025. Couplée à une rareté de logements abordables, à des clauses anti-animaux et à une précarisation croissante des familles, cette dynamique pousse des milliers de propriétaires d’animaux à faire l’impensable.
À cela s’ajoute un phénomène structurel : la concentration du marché vétérinaire. CBC rappelle qu’une enquête de Marketplace a mis en lumière le rachat de cliniques par des groupes privés, ce qui a mécaniquement fait grimper les prix, réduisant encore l’accessibilité aux soins.
Une réponse communautaire, mais insuffisante
Face à cette réalité, les refuges font preuve d’une grande solidarité. Programmes d’aide alimentaire, journées de dons, bons pour soins vétérinaires, tout est mis en œuvre pour éviter l’abandon. La Toronto Humane Society, même si elle ne note pas de hausse majeure des abandons, constate une explosion du recours à ses services : plus de 5600 sacs de nourriture distribués en six mois — plus que pour toute l’année 2024.
Mais cette mobilisation ne suffira pas. Les dirigeants des refuges eux-mêmes l’admettent : sans politiques publiques adaptées, sans encadrement des loyers, sans interdiction des clauses anti-animaux, sans contrôle du secteur vétérinaire, la tendance ne pourra qu’empirer.
Symptôme d’un malaise plus large
Comme le disait Risa Weinstock au micro de NBC : « Les gens qui nous amènent leurs animaux ne manquent pas de compassion. Ils manquent d’options. »
Cette phrase résume l’échec d’un modèle socio-économique qui, sous prétexte d’efficacité ou de rentabilité, détruit les liens affectifs les plus simples et les plus authentiques. Derrière chaque abandon d’animal se cache un effondrement intime. Et derrière cette vague d’abandons, c’est une société entière qui se montre incapable de protéger ses plus vulnérables — humains comme animaux.



