Pendant des années, les débats entourant CBC/Radio-Canada ont surtout porté sur les biais idéologiques présumés du diffuseur public, les controverses éditoriales ou encore les demandes répétées de réduction de financement formulées par les conservateurs. Mais l’affaire impliquant Lindsay Shepherd, Aaron Gunn et une production humoristique liée à CBC Entertainment et APTN risque maintenant d’alimenter une controverse d’un tout autre ordre : celle de l’utilisation de ressources publiques considérables pour monter une opération de tromperie politique élaborée visant principalement des figures conservatrices ou dissidentes.
Plus les détails émergent, plus plusieurs observateurs ont l’impression d’assister non pas à une simple caméra cachée maladroite, mais à une véritable machinerie militante financée indirectement par les contribuables.
Selon les informations rendues publiques dans les derniers jours, l’opération gravitait autour d’un projet de série humoristique connu sous les noms de Northland Tales ou Counting Coup, une production associée à CBC Entertainment et à APTN, décrite comme une émission de type «social experiment» ou «prank comedy» centrée sur les enjeux autochtones et les injustices historiques canadiennes.
Le problème, toutefois, n’est pas simplement l’existence d’une satire politique.
Ce qui provoque aujourd’hui la stupeur chez plusieurs commentateurs est le niveau d’élaboration apparent du stratagème.
Dans une longue vidéo publiée sur YouTube le 14 mai, Lindsay Shepherd affirme avoir été approchée pendant plusieurs mois par ce qu’elle croyait être une véritable équipe de production indépendante travaillant sur un projet sérieux autour de l’héritage de Sir John A. Macdonald. Shepherd explique avoir participé à des rencontres préparatoires, signé des documents, fourni des informations administratives personnelles et accepté un rôle rémunéré de consultation lié à un prétendu produit promotionnel destiné au marché grand public.
Or, selon son récit, tout cela aurait été fictif.
La production aurait mis en place une fausse entreprise, de faux représentants, une fausse campagne de marketing et même un faux projet de jouet ou de produit dérivé associé à Macdonald afin de rendre l’opération crédible pendant des mois avant l’embuscade finale filmée en studio.
C’est précisément cet aspect qui distingue cette affaire d’une simple émission humoristique traditionnelle.
On ne parle pas ici d’un micro-trottoir improvisé, d’une caméra cachée légère ou d’une satire tournée rapidement avec quelques acteurs. Les descriptions disponibles évoquent plutôt une opération complexe nécessitant du personnel de production, des déplacements, des cachets, des locations de studios, des contrats, des consultations rémunérées, des stratégies de présentation commerciale, du matériel promotionnel et toute une infrastructure pseudo-corporative montée spécifiquement pour piéger des cibles idéologiques précises.
Autrement dit, une quantité importante de temps et d’argent semble avoir été investie non pour produire une enquête journalistique, une série documentaire de fond ou une véritable œuvre humoristique ambitieuse, mais essentiellement pour organiser des confrontations politiques scénarisées visant des personnalités conservatrices.
Dans le cas de Shepherd, le piège aurait culminé lors d’un faux événement promotionnel où un acteur incarnant Sir John A. Macdonald et divers éléments scénarisés auraient été utilisés afin de provoquer une réaction embarrassante liée aux pensionnats autochtones et aux controverses entourant les tombes anonymes alléguées à Kamloops.
L’ancienne professeure Frances Widdowson affirme également avoir été approchée selon une méthode similaire. Quant au député conservateur Aaron Gunn, il a déclaré avoir flairé le piège avant d’y participer, dénonçant publiquement ce qu’il considère comme une tentative de manipulation politique orchestrée à l’aide de fonds publics.
La réaction sur les réseaux sociaux a été particulièrement virulente dans les milieux conservateurs et libertariens anglophones. Plusieurs internautes dénoncent ce qu’ils considèrent comme une utilisation profondément inappropriée de l’argent des contribuables pour financer des opérations militantes contre des opposants idéologiques du consensus médiatique dominant.
D’autres critiques soulignent également le contraste frappant entre les difficultés financières récurrentes invoquées par CBC et les ressources manifestement disponibles pour ce type de production.
Depuis plusieurs années, le diffuseur public multiplie pourtant les discours sur les compressions, la crise du financement des médias, la précarité de l’information locale et la nécessité d’un soutien accru de l’État pour préserver le journalisme canadien. Or, dans cette affaire, ce sont plutôt des ressources importantes qui semblent avoir été mobilisées pour produire une sorte de «théâtre politique» à vocation humiliatrice.
Même certains observateurs qui ne partagent pas les positions de Shepherd ou de Gunn s’interrogent désormais sur les limites éthiques de ce type de production.
La satire politique demeure évidemment légitime dans une société libre. Des émissions comme This Hour Has 22 Minutes, The Daily Show ou les productions de Sacha Baron Cohen reposent elles aussi sur l’exagération, le malaise et la confrontation.
Mais plusieurs critiques estiment qu’il existe une différence importante entre ridiculiser des figures publiques extrêmement puissantes et construire pendant des mois une fausse réalité professionnelle destinée à piéger des individus ciblés pour leurs positions dissidentes sur des enjeux historiques ou identitaires sensibles.
Plus encore, certains soulignent que l’affaire donne l’impression d’un appareil médiatique public désormais si profondément imbriqué dans certaines causes idéologiques qu’il serait prêt à mobiliser des ressources quasi industrielles simplement pour produire des opérations de dérision militante.
Car c’est peut-être cela, au fond, qui frappe le plus dans cette histoire.
Le résultat final décrit jusqu’à présent ne ressemble pas à une grande œuvre satirique sophistiquée ni à une enquête majeure d’intérêt public. Il ressemble plutôt, aux yeux de nombreux critiques, à une énorme machine bureaucratique, contractuelle et médiatique déployée pour produire ce qui apparaît essentiellement comme une mauvaise blague politique aux frais des contribuables.



