À force de vouloir traquer des « menaces » idéologiques partout, une partie de la gauche québécoise semble désormais s’en prendre à des institutions aussi fondamentales que les librairies. L’épisode visant la Librairie La Liberté en offre une illustration frappante — et inquiétante.
Une polémique autour d’un simple lancement de livre
La controverse a éclaté une semaine après le lancement du plus récent essai d’Éric Duhaime, tenu dans les locaux de la librairie. Depuis quelques jours, des critiques surgissent sur les réseaux sociaux, allant jusqu’à des appels au boycott de l’établissement.
Dans une publication relayée en ligne, le chef conservateur dénonce « la culture de l’annulation » et affirme que des militants « s’attaquent à un libraire » pour avoir simplement accueilli un événement. Il invite au contraire le public à soutenir la librairie en y achetant des livres, présentant le geste comme une réponse directe à ce qu’il qualifie de pression idéologique.
Selon les informations diffusées dans les médias, la librairie ferait face à une vague de critiques et à des menaces de boycott, un phénomène désormais familier dans les controverses politiques contemporaines.
La réponse de la librairie : un rappel des principes fondamentaux
Face à la situation, la Librairie La Liberté a publié un message sobre mais ferme. Elle y rappelle sa mission historique : être un espace ouvert à toutes les idées depuis 1945.
Le cœur de leur position est limpide : accueillir un lancement de livre ne signifie pas endosser son contenu. Il s’agit plutôt d’affirmer que les idées doivent pouvoir être exprimées, lues, débattues — et contestées, si nécessaire.
La librairie va même plus loin en soulignant qu’un commerce qui commencerait à filtrer les idées qu’il accepte de présenter cesserait, de fait, d’être un véritable espace de liberté.
Dans un climat de polarisation croissante, cette prise de position tranche avec les réflexes d’exclusion de plus en plus visibles dans certains milieux militants.
Une dérive plus large que le cas Duhaime
L’affaire dépasse largement la personne d’Éric Duhaime ou le contenu de son livre. Elle pose une question plus fondamentale : une société peut-elle encore tolérer que des lieux de diffusion culturelle accueillent des idées diverses sans être immédiatement ciblés?
Les réactions observées — appels au boycott, accusations morales, pression publique — s’inscrivent dans une tendance plus large où la légitimité même de la parole devient conditionnelle à son alignement idéologique.
Dans ce contexte, la notion de débat recule au profit d’une logique d’exclusion.
Le paradoxe de la tolérance… mal compris?
Dans les commentaires entourant la controverse, certains invoquent le « paradoxe de la tolérance » de Karl Popper pour justifier la marginalisation des idées conservatrices.
Or, comme je l’ai souligné publiquement, cette lecture dénature complètement les travaux ldu politologue. Popper visait d’abord les idéologies totalitaires, et particulièrement le marxisme – il ne visait pas seulement «l’extrême-droite» d’une manière caricaturale comme un vulgaire antifa…
Il faut véritablement n’avoir rien compris de ce paradoxe pour l’utiliser afin de justifier des pratiques de censure. C’est une inversion complète du raisonnement poppérien — utilisée pour restreindre plutôt que protéger le débat, et menant à ce qu’il qualifierait de «société close», c’est-à-dire illibérale.
Une ligne de fracture de plus en plus nette
Ce qui se joue ici n’est plus seulement un désaccord politique, mais une divergence profonde sur les règles du jeu démocratique.
D’un côté, une conception classique de la liberté d’expression, où les idées doivent circuler librement, quitte à être contestées. De l’autre, une approche plus militante, où certaines idées sont jugées suffisamment problématiques pour être exclues de l’espace public.
La controverse entourant la Librairie La Liberté montre que cette tension ne se limite plus aux réseaux sociaux ou aux universités : elle atteint désormais des lieux culturels de proximité.
Une banalisation inquiétante
Qu’une librairie indépendante — déjà fragilisée par les transformations du marché du livre — devienne la cible d’une campagne de pression pour avoir simplement accueilli un auteur politique pose une question simple : où s’arrête cette logique?
Aujourd’hui une librairie. Demain une salle de spectacle? Un média? Une université? À force de normaliser ces réactions, c’est l’ensemble de l’écosystème culturel qui risque de se retrouver soumis à des critères idéologiques implicites.
Défendre les lieux de débat… ou les voir disparaître
La situation actuelle révèle une contradiction de plus en plus visible : au nom de la tolérance, les militants de gauche radicale cherchent à restreindre les espaces où les idées peuvent être exprimées.
Or, comme le rappelle la Librairie La Liberté, une société démocratique repose précisément sur la possibilité de lire, d’entendre et de confronter des idées diverses.
Si même les librairies doivent désormais choisir entre la neutralité intellectuelle et la pression militante, c’est que le problème dépasse largement un simple lancement de livre. C’est toute la culture du débat qui est en jeu.



