Une Montréalaise morte de froid pendant une panne : les signaux d’alarme de notre précarité énergétique s’accumulent

Une panne d’électricité n’est plus seulement une question de confort lorsqu’elle survient pendant un vortex polaire. Dans l’ouest de Montréal, elle aura finalement coûté une vie.

Le rapport de la coroner Marie-Claude Boutin confirme que Sheila Padmore, une Montréalaise de 87 ans, est décédée des suites d’une « hypothermie profonde » après une exposition prolongée au froid dans son logement privé de chauffage à la suite d’une panne d’électricité. Son décès, survenu après la grande panne de janvier dernier, a été classé accidentel.

La nouvelle, révélée lundi par le journaliste de Radio-Canada Thomas Gerbet, donne aujourd’hui une toute autre gravité à un épisode qui avait déjà soulevé de sérieuses questions sur l’état du réseau électrique montréalais.

La panne avait commencé le 24 janvier et frappé environ 14 000 clients dans Notre-Dame-de-Grâce, Côte-Saint-Luc et les secteurs environnants alors que les températures descendaient jusqu’à environ -26 °C. Pour certains résidents, les interruptions se sont prolongées pendant plusieurs jours. CityNews rapportait dès janvier le décès de Sheila Padmore et les circonstances entourant sa découverte dans son logement.

Un poste vieillissant qui devait déjà être remplacé

L’origine de la panne était connue : l’un des quatre transformateurs du poste Hampstead avait rendu l’âme.

Le problème est que l’installation était elle-même vieillissante. Le poste devait déjà être remplacé par le nouveau poste de Côte-Saint-Luc, dont Hydro-Québec a officiellement lancé la construction en février 2026 dans le cadre d’un investissement de 740 millions de dollars. La société d’État explique que le projet doit améliorer la qualité du service et augmenter la capacité du réseau desservant Côte-Saint-Luc, Hampstead, Montréal-Ouest et Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce.

Dans sa propre documentation publiée quelques semaines plus tard, Hydro-Québec indiquait explicitement que le nouveau poste de Côte-Saint-Luc remplacerait l’actuel poste de Hampstead.

Après la panne, la société d’État a remplacé d’urgence le transformateur défectueux. Selon un bilan publié en juin, Hydro-Québec soutenait qu’elle aurait normalement pu maintenir l’alimentation à l’aide des trois autres transformateurs, mais que le froid intense avait simultanément provoqué des surcharges et d’autres bris sur le réseau de distribution. Le Journal de Montréal rapportait également que près de 400 employés avaient participé aux travaux d’urgence.

Le maire de Côte-Saint-Luc, David Tordjman, avait alors décrit la situation comme un « désastre » et réclamé une solution permanente.

Un recours collectif était déjà en préparation

Avant même la conclusion du coroner, Hydro-Québec faisait déjà face aux conséquences judiciaires de l’événement.

Une demande de recours collectif a été déposée à la suite de la panne, au nom de résidents privés d’électricité pendant le froid extrême. CityNews rapportait le 30 janvier que la procédure visait la panne causée par la défaillance du poste vieillissant de Hampstead.

La confirmation qu’une résidente est effectivement morte d’hypothermie pendant cette panne ajoute désormais un élément autrement plus grave au dossier.

Cela ne signifie évidemment pas, à lui seul, que les tribunaux attribueront une responsabilité civile à Hydro-Québec. La coroner conclut à un décès accidentel et établit la cause médicale ainsi que les circonstances du décès. Mais il devient beaucoup plus difficile de présenter la panne comme un simple désagrément technique lorsque l’interruption prolongée du chauffage pendant un froid extrême se retrouve directement dans la chaîne des événements ayant conduit à une mort.

Au même moment, Hydro-Québec manquait de marge pendant le vortex polaire

Cette panne survenait surtout dans un contexte énergétique particulièrement préoccupant.

À peine quelques jours auparavant, le 16 janvier, Hydro-Québec avait commencé ses livraisons commerciales par la nouvelle interconnexion Appalaches-Maine vers la Nouvelle-Angleterre.

Mais lorsque le vortex polaire a fait exploser la demande québécoise, ces exportations ont rapidement dû être réduites ou interrompues. Le Journal de Québec rapportait à la fin janvier que la demande québécoise avait dépassé 40 000 MW et qu’Hydro-Québec avait cessé ses livraisons vers la Nouvelle-Angleterre pendant certaines périodes de pointe.

Hydro-Québec avait alors rappelé que les besoins de ses clients québécois étaient prioritaires.

Le problème ne s’est toutefois pas arrêté là. En septembre, on apprenait que les interruptions effectuées entre le 26 janvier et le 9 février avaient débouché sur une bataille judiciaire avec les distributeurs américains Eversource, National Grid et Unitil. La Presse canadienne rapportait que les partenaires américains avaient retenu environ 40 millions $ US, soit près de 55 millions $ CA, en paiements dus à Hydro-Québec.

Les entreprises américaines soutiennent que les interruptions contrevenaient aux modalités de leurs contrats. Hydro-Québec invoque pour sa part les conditions exceptionnelles de froid et conteste leur interprétation.

Autrement dit, le même vortex polaire aura à la fois révélé les limites de certaines infrastructures locales à Montréal et forcé Hydro-Québec à réduire ses engagements d’exportation parce que la priorité devait être accordée à la demande québécoise.

Les signaux d’alarme commencent à s’accumuler

Pris séparément, chacun de ces événements peut trouver une explication.

Un transformateur peut briser. Une installation peut arriver en fin de vie. Un vortex polaire peut provoquer une demande exceptionnelle. Un contrat d’exportation peut entraîner un désaccord juridique.

Mais lorsque ces événements commencent à se superposer, la question devient plus large.

Le Québec demande simultanément à Hydro-Québec d’électrifier davantage les transports et les bâtiments, de soutenir de nouveaux projets industriels, de remplacer une partie importante de ses infrastructures vieillissantes, d’augmenter considérablement sa production et de maintenir des engagements d’exportation à long terme.

Pendant ce temps, les épisodes de froid extrême continuent de rappeler que la marge disponible pendant les pointes hivernales n’est pas infinie.

La panne de Hampstead constitue peut-être l’exemple le plus brutal de cette réalité. Il ne s’agit plus seulement ici de clients ayant dû attendre deux jours dans le froid ou de pertes financières liées à une interruption de service : une femme de 87 ans est morte d’hypothermie dans son logement pendant que son quartier était privé d’électricité.

Hydro-Québec demeure rassurante quant à sa capacité d’assurer l’approvisionnement du Québec, mais la succession des avertissements rend désormais difficile de considérer la sécurité énergétique québécoise comme une évidence acquise.

Entre les installations vieillissantes, les pointes de consommation hivernales, les investissements colossaux nécessaires à la modernisation du réseau et les engagements croissants imposés au système électrique, les marges de sécurité deviennent une question de plus en plus concrète.

À Hampstead, cet hiver, cette question a cessé d’être théorique.

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