Depuis plusieurs années, les universités occidentales sont devenues le théâtre d’un affrontement de plus en plus frontal entre deux visions irréconciliables : celle du débat libre, héritée de la tradition académique, et celle d’un militantisme qui cherche à encadrer — voire empêcher — certaines prises de parole jugées inacceptables. L’affaire qui secoue actuellement l’Université Laval s’inscrit directement dans cette dynamique.
Une conférence ciblée avant même d’avoir lieu
Une conférence intitulée « L’avenir de la nation québécoise », prévue le 26 mars 2026 à l’Université Laval et organisée par le comité du Parti québécois de l’établissement, est aujourd’hui au cœur d’une controverse grandissante.
L’événement doit réunir trois panélistes : le député péquiste Alex Boissonneault, l’animateur Benjamin Tremblay et le chercheur Étienne-Alexandre Beauregard. Or, avant même que la discussion ne puisse se tenir, plusieurs associations étudiantes — dont le groupe Féministes en mouvement de l’Université Laval (FEMUL), appuyé par des associations en sociologie, en sciences sociales et en anthropologie — ont entrepris des démarches pour en empêcher la tenue.
Dans une lettre adressée à l’université, ces groupes accusent les conférenciers de porter un discours « traditionaliste, discriminatoire, voire haineux », allant jusqu’à évoquer des idées « sexistes, xénophobes, racistes ». Leur demande : annuler l’événement, ou à tout le moins en modifier la formule pour imposer une « parité d’opinions ».
Une action de blocage assumée
Plus préoccupant encore, des messages circulant dans les milieux étudiants — dont celui partagé publiquement et relayé sur les réseaux sociaux — évoquent explicitement l’organisation d’une « action directe » visant à empêcher la tenue de la conférence.
Le document en question appelle à se mobiliser pour « empêcher la tenue de cette conférence » et insiste sur la nécessité d’un effet de surprise, invitant à ne partager l’information qu’avec des « personnes de confiance ». Une telle stratégie, qui dépasse largement le cadre du débat d’idées, s’apparente à une tentative d’intimidation organisée.
Une réaction ferme des panélistes
Dans une publication diffusée sur Facebook, Benjamin Tremblay dénonce sans détour cette dérive :
« Plutôt que de reconnaître le rejet catégorique de la culture de l’annulation par leurs pairs, les groupes radicaux de l’Université Laval préparent une tentative d’intimidation contre la conférence prévue cette semaine sur le campus. »
Il appelle également l’Université Laval à assumer pleinement ses responsabilités en matière de sécurité et de liberté académique :
« Je m’attends à ce que l’Université Laval prenne toutes les mesures nécessaires pour assurer le bon déroulement de l’événement ainsi que la sécurité de tous les membres de l’audience. »
Cette prise de position s’inscrit dans un discours plus large, partagé notamment par le député Alex Boissonneault, qui parle d’« intimidation idéologique » et rappelle que la mission même de l’université repose sur la confrontation des idées.
L’université entre neutralité et responsabilité
De son côté, l’Université Laval maintient une position institutionnelle prudente. Selon les informations rapportées notamment par La Presse, l’établissement rappelle qu’une association étudiante a le droit d’organiser un événement tant que les règles sont respectées, tout en affirmant vouloir garantir un environnement sécuritaire.
Autrement dit : pas d’annulation à ce stade, mais une vigilance accrue.
Cette posture, si elle peut sembler équilibrée sur le plan administratif, soulève néanmoins une question fondamentale : une université peut-elle réellement se contenter de neutralité lorsque la tenue même d’un événement est menacée par des actions de blocage?
Une controverse symptomatique d’un malaise plus large
La couverture médiatique — du Journal de Québec à Radio-Canada, en passant par QUB Radio et le Journal de Montréal — présente cette affaire comme un cas emblématique des tensions actuelles autour de la liberté d’expression sur les campus.
Si certaines voix, comme celle de l’avocat Frédéric Bérard au 98,5 FM, appellent à nuancer le débat en rappelant que la liberté d’expression « joue des deux bords », le constat dominant demeure : la tentative d’empêcher une conférence plutôt que de la contester sur le fond constitue un glissement inquiétant.
Sur les réseaux sociaux, notamment sur X, l’opinion penche d’ailleurs largement en faveur du maintien de l’événement. Le discours de « l’intimidation idéologique » et de la « culture de l’annulation » y domine, plusieurs observateurs évoquant même un effet Streisand — la controverse contribuant à amplifier la visibilité de la conférence.
Le test de la liberté académique
Au-delà des positions partisanes ou des sensibilités idéologiques, l’enjeu fondamental de cette affaire est clair : une université peut-elle encore être un lieu de débat si certaines idées sont disqualifiées d’emblée et empêchées physiquement de s’exprimer?
La loi québécoise sur la liberté académique, adoptée en 2022, visait précisément à protéger cet espace. Mais une loi, aussi claire soit-elle, ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une volonté institutionnelle ferme de la faire respecter.
Empêcher une conférence, ce n’est pas répondre à un argument — c’est refuser qu’il soit entendu.
Débattre ou censurer
L’Université Laval se retrouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Soit elle garantit pleinement le droit à la tenue de cette conférence, affirmant ainsi son attachement au débat libre. Soit elle tolère, par inaction ou faiblesse, qu’une minorité militante impose ses conditions au reste de la communauté académique.
Dans une société démocratique, les idées ne se combattent pas par le blocage, mais par la contradiction.
Et si l’université n’est plus capable d’assurer cet espace, alors elle cesse effectivement d’être une université.



