Vers un réveil constitutionnel? L’Alberta montre la voie… et le Québec devrait écouter

À Red Deer, dans le cœur de l’Alberta, souffle un vent de rébellion. Le 15 juillet 2025, la première ministre Danielle Smith lançait la première d’une série de consultations publiques sur l’avenir institutionnel de la province. Le ton était donné : réduire l’influence fédérale, récupérer des compétences, et – pour plusieurs – rêver ouvertement d’indépendance. Le tout culminera, en 2026, dans un référendum sur diverses propositions d’affranchissement, du régime de pension provincial à la police autonome. Mais derrière cette stratégie assumée de confrontation avec Ottawa, une question émerge pour le Québec : pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, à la tête de cette réouverture constitutionnelle?

Comme l’a rapporté Tiphanie Roquette pour Radio-Canada, plus de 400 participants ont assisté à la première rencontre du panel Alberta Next, présidé par la première ministre en personne. Environ 80 % d’entre eux ont levé la main en faveur d’un régime de retraite albertain et d’un corps policier provincial. À l’extérieur, des pancartes d’opposition dénonçaient le biais de la consultation et l’exclusion des peuples autochtones. À l’intérieur, les accusations de favoritisme envers le Québec pleuvaient. L’Alberta, disent certains, se sent trahie par un fédéralisme qu’elle juge unilatéral, centralisateur, et incapable de reconnaître la spécificité de l’Ouest.

Dans une analyse de CBC News, Janet French rapporte que Danielle Smith a même évoqué l’idée de convoquer une nouvelle convention constitutionnelle, arguant qu’« il existe un véritable appétit pour régler certaines choses qui sont fondamentales ». Une déclaration qui, au-delà de sa portée immédiate, constitue une invitation à rebrasser les cartes du Canada post-1982. Et pendant que l’Alberta fait du bruit, force est de constater que le Québec, lui, semble somnoler.

Québec et Alberta : deux solitudes face à Ottawa?

L’ironie de la situation n’échappera à personne : c’est depuis l’Ouest pétrolier que résonne désormais l’appel à une révision constitutionnelle. L’Alberta, historiquement hostile aux prétentions autonomistes du Québec, en vient aujourd’hui à vouloir imiter… le Québec lui-même. Danielle Smith évoque avec intérêt notre régime distinct en matière de gestion de l’offre. Des citoyens présents à la rencontre réclament un référendum comme celui de 1995, estimant que seul un tel geste pourrait forcer le reste du pays à prendre leurs doléances au sérieux. Même la Loi sur la souveraineté albertaine, introduite l’an dernier, s’inspire du langage institutionnel forgé par Québec depuis les années 1960.

Et pourtant, pendant que l’Ouest s’agite, le Québec se tait. Aucun gouvernement québécois depuis l’ère Charest n’a osé proposer une réouverture constitutionnelle. Aucun parti majeur ne milite activement pour faire reconnaître nos revendications historiques – reconnaissance du Québec comme nation, pouvoirs exclusifs en matière d’immigration, contrôle fiscal intégral – dans un cadre de négociation formel. Pire encore, nous semblons avoir accepté, tacitement, notre statut de province parmi d’autres. Ottawa en profite, nous gruge nos compétences, multiplie les conditionnalités sur nos transferts, et s’ingère sans cesse dans nos champs de compétence par la voie du financement direct. Ce que dénoncent aujourd’hui les Albertains, les Québécois l’ont vécu en pionniers – sans toutefois passer à l’action.

Un pari risqué… mais nécessaire

Soyons clairs : la réouverture constitutionnelle est un pari risqué. Comme le rappelle Danielle Smith elle-même, toute tentative pourrait mener à des concessions non souhaitées, notamment si l’Ontario ou le Québec imposent leur veto. Mais le statu quo l’est tout autant. Car dans le modèle actuel, ni les provinces riches (comme l’Alberta), ni les provinces distinctes (comme le Québec) ne trouvent leur compte. Le système de péréquation, constamment pointé du doigt par l’Ouest, est tout aussi problématique au Québec, où il sert trop souvent à masquer notre dépendance chronique à l’État fédéral plutôt qu’à soutenir un réel développement économique autonome.

Le Québec pourrait, au lieu de défendre à l’aveugle ce modèle désuet, se joindre à l’Alberta dans une coalition des provinces pour exiger une réforme fondamentale du Canada. Il ne s’agit pas ici d’épouser les visées pétro-séparatistes d’un groupe comme Alberta Prosperity Project, ni de nier la complexité des enjeux autochtones ou de la solidarité interprovinciale. Il s’agit de constater que, pour la première fois depuis l’échec de Charlottetown en 1992, une province a le courage de remettre la Constitution sur la table. Si le Québec ne saisit pas cette occasion, nous deviendrons les gardiens dociles d’un fédéralisme qui ne respecte plus notre spécificité.

Une fenêtre historique à rouvrir

Le mépris exprimé par certains Albertains à l’égard du Québec ne doit pas nous offusquer, mais nous réveiller. Ce que ces critiques révèlent, c’est la perception – partiellement erronée, mais politiquement puissante – d’un Canada injuste, asymétrique et figé. Les tensions actuelles entre les provinces sont le symptôme d’un régime épuisé. Et plutôt que d’en être l’obstacle, le Québec pourrait en être le catalyseur.

Danielle Smith propose de redémarrer la conversation constitutionnelle. Le Québec, seul signataire manquant à la Constitution de 1982, devrait être le premier à répondre à cet appel. Rejoindre cette dynamique ne signifie pas trahir notre histoire, mais l’honorer : en posant les jalons d’un fédéralisme renouvelé – ou, à défaut, en préparant une sortie ordonnée d’un pays qui ne nous reconnaît toujours pas.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine