Publié dans le National Post le 12 décembre 2025, un article signé par Anthony De Luca-Baratta propose une relecture sévère de l’environnementalisme libéral tel qu’il a dominé le débat public canadien au cours de la dernière décennie. Le point de départ est clair : la lutte climatique, telle qu’elle a été portée par une partie des élites progressistes, relevait davantage d’un confort idéologique que d’un engagement ancré dans les réalités économiques du pays.
L’idée de « croyance de luxe », formulée en 2019 par l’essayiste américain Rob Henderson, sert de fil conducteur. Ces croyances permettent aux classes favorisées d’afficher une supériorité morale à faible coût personnel, tandis que les conséquences se font surtout sentir chez les travailleurs et les régions plus vulnérables. L’opposition systématique aux projets pétroliers et gaziers illustre bien ce décalage : elle a longtemps été applaudie dans les centres urbains, mais vécue comme une menace existentielle dans les régions dépendantes des ressources naturelles.
Ce cadre idéologique commence toutefois à se fissurer. L’évolution récente de l’opinion publique, notamment autour des pipelines, en est un signe révélateur. Là où des projets comme Northern Gateway ou Énergie Est suscitaient une forte opposition il y a dix ans, une majorité de Canadiens se montrent aujourd’hui favorables à de nouvelles infrastructures énergétiques reliant l’est et l’ouest du pays. Même au Québec et en Colombie-Britannique, longtemps considérés comme des bastions environnementalistes, le soutien progresse nettement.
Ce basculement s’explique moins par une soudaine conversion au pétrole que par un changement brutal de contexte économique. Pendant longtemps, le Canada pouvait se permettre de poursuivre des idéaux environnementaux ambitieux sans trop s’interroger sur leur coût. Le logement restait accessible, l’inflation était faible et la classe moyenne jouissait d’un niveau de vie envié. Au point où, en 2014, le New York Times décrivait les Canadiens comme la classe moyenne la plus riche du monde.
Relire ces constats aujourd’hui donne l’impression d’un autre siècle. Le revenu médian canadien est désormais inférieur à celui des États-Unis, l’accès à la propriété s’éloigne pour toute une génération et les préoccupations économiques se sont multipliées. Ce qui paraissait autrefois secondaire est devenu central : se loger, se nourrir, conserver un emploi stable.
C’est dans le contexte d’une prospérité relative qu’est arrivée la promesse d’un Canada plus vert, portée par Justin Trudeau au milieu des années 2010. L’idée était séduisante : transformer en profondeur l’économie tout en préservant sa vitalité. Or, cette promesse reposait sur une illusion tenace, celle qu’il était possible de multiplier les contraintes réglementaires sans en payer le prix. Les règles adoptées au nom de la lutte contre les changements climatiques ont souvent rendu les grands projets plus coûteux, plus lents et plus incertains, refroidissant l’investissement, particulièrement dans le secteur des ressources.
À mesure que les prix des logements et des aliments explosaient, et que les tensions commerciales avec les États-Unis s’intensifiaient, cette illusion s’est dissipée. Le discours environnemental, autrefois porteur, a commencé à apparaître déconnecté du quotidien de nombreux Canadiens. Le pays ne s’est jamais vraiment défini par une adhésion idéologique profonde à l’« économie verte », mais plutôt par une période de confort qui rendait ce type d’engagement moralement gratifiant et politiquement peu risqué.
Cette période touche maintenant à sa fin. Les cibles climatiques fixées dans les grandes capitales internationales pèsent peu face à une économie fragilisée et à une dépendance bien réelle envers le secteur des ressources, qui représente une part importante du produit intérieur brut et soutient près de deux millions d’emplois. Le retour du pragmatisme énergétique ne relève donc pas d’un revirement cynique, mais d’une prise de conscience collective : le luxe des croyances abstraites devient difficile à soutenir lorsque la prospérité n’est plus au rendez-vous.



