Pendant la campagne électorale, Mark Carney s’est présenté comme l’homme capable de gérer Donald Trump et les tensions commerciales grandissantes entre le Canada et les États-Unis. Son expérience internationale devait permettre de protéger les intérêts économiques canadiens dans une période marquée par les menaces tarifaires, les renégociations commerciales et les inquiétudes croissantes concernant l’avenir de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM).
Or, plusieurs mois après son arrivée au pouvoir, les résultats se font toujours attendre.
Pire encore, certains choix de son gouvernement semblent alimenter les tensions avec Washington à un moment où l’industrie automobile nord-américaine réclame au contraire davantage de coordination entre les deux pays.
Dans un reportage publié mardi par Global News, le journaliste Uday Rana rapporte que l’Association canadienne des constructeurs de véhicules (CVMA), qui représente Ford, General Motors et Stellantis au Canada, a lancé un avertissement particulièrement sévère devant le Comité permanent du commerce international de la Chambre des communes.
Son président, Brian Kingston, a affirmé que la diversification de l’industrie automobile canadienne hors du marché américain n’était tout simplement pas réaliste.
« Avec plus de 90 % de la production canadienne destinée aux États-Unis, l’accès au marché américain et l’intégration nord-américaine constituent les fondements de l’industrie automobile », a déclaré Kingston, selon Global News.
Il a ensuite ajouté une phrase qui résume à elle seule l’enjeu : « Il n’y a tout simplement pas d’industrie automobile canadienne sans les États-Unis. »
Cette réalité n’a rien de nouveau.
Depuis plusieurs générations, l’industrie automobile canadienne s’est développée en complémentarité étroite avec celle des États-Unis. Les usines de l’Ontario, du Michigan et des autres États de la région des Grands Lacs fonctionnent comme les composantes d’un même système industriel. Les pièces automobiles traversent souvent la frontière plusieurs fois avant qu’un véhicule ne soit finalement assemblé.
Cette intégration constitue l’un des piliers industriels les plus importants de l’économie canadienne.
C’est précisément pour cette raison que la CVMA s’inquiète de l’ouverture croissante du marché canadien aux véhicules électriques chinois.
Comme le rapporte Uday Rana, Brian Kingston a demandé au gouvernement fédéral d’abandonner l’entente conclue avec la Chine en janvier dernier, une entente qui permettrait l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois par année sur le marché canadien.
Selon lui, ce volume représente environ 30 % de toutes les ventes de véhicules électriques enregistrées au Canada l’an dernier.
« Cela compromet notre secteur et met en danger la chaîne d’approvisionnement automobile nord-américaine », a déclaré Kingston devant les parlementaires, selon Global News.
Le dirigeant de l’industrie a également dénoncé l’absence de mécanismes de protection adéquats pour les constructeurs ayant investi en Amérique du Nord ainsi que les risques de cybersécurité associés à certains véhicules connectés provenant de Chine.
Ces préoccupations rejoignent de plus en plus celles exprimées aux États-Unis.
Le mois dernier, la représentante démocrate du Michigan Haley Stevens et la sénatrice démocrate du Michigan Elissa Slotkin ont présenté le projet de loi intitulé Protecting America from Chinese Cars Act. Les deux élues soutiennent que les constructeurs chinois bénéficient de subventions massives du Parti communiste chinois, leur permettant d’inonder les marchés occidentaux avec des véhicules vendus à des prix artificiellement bas.
Le fait que cette initiative provienne de deux élues démocrates est révélateur.
La méfiance envers l’industrie automobile chinoise ne constitue plus seulement une priorité des républicains ou de Donald Trump. Elle fait désormais l’objet d’un consensus grandissant à Washington, où les préoccupations économiques se mêlent de plus en plus aux considérations de sécurité nationale.
Dans ce contexte, la stratégie du gouvernement Carney apparaît de plus en plus difficile à comprendre.
Alors que les négociations entourant l’avenir de l’ACEUM approchent rapidement, Ottawa semble envoyer des signaux contradictoires à son principal partenaire économique. D’un côté, le gouvernement affirme vouloir protéger l’intégration économique nord-américaine. De l’autre, il ouvre simultanément davantage le marché canadien à un concurrent que les États-Unis considèrent désormais comme un rival stratégique.
Selon les données de Global Affairs Canada citées par Global News, un premier chargement de 2 900 véhicules électriques chinois est arrivé au Canada la semaine dernière.
Ce n’est probablement qu’un début.
Pour plusieurs observateurs de l’industrie automobile, la question dépasse largement le simple débat sur les véhicules électriques. Elle touche directement l’avenir manufacturier du Canada.
Depuis plusieurs années, des dirigeants industriels et des analystes mettent en garde contre les risques de désindustrialisation liés à la montée fulgurante de la Chine dans le secteur automobile. Grâce à des subventions massives, à un soutien étatique agressif et à une stratégie industrielle cohérente à long terme, les constructeurs chinois sont aujourd’hui capables d’exercer une pression considérable sur les producteurs occidentaux.
L’Europe elle-même a commencé à réagir en imposant des mesures visant à limiter l’avantage concurrentiel des fabricants chinois.
Pendant ce temps, le Canada semble hésiter entre deux visions contradictoires de son avenir économique.
La première repose sur la relation historique avec les États-Unis, qui demeure le principal moteur de l’industrie manufacturière canadienne. La seconde mise sur une diversification accélérée vers d’autres partenaires, notamment la Chine, malgré les tensions croissantes que cette orientation risque de provoquer avec Washington.
Or, comme l’a rappelé Brian Kingston devant le Comité du commerce international, certaines réalités industrielles demeurent difficiles à contourner.
L’industrie automobile canadienne n’existe pas en vase clos. Elle est le produit de décennies d’intégration économique avec les États-Unis.
À l’heure où Donald Trump menace déjà de durcir davantage sa politique commerciale, plusieurs se demanderont si le gouvernement Carney choisit réellement le bon moment pour tester les limites de cette relation.



