Washington accuse désormais Carney d’avoir instrumentalisé la crise tarifaire contre le PQ

Les dernières sorties de l’administration Trump donnent une tout autre dimension au récit entourant l’échec des négociations tarifaires avec le Canada.

Mercredi, Jamieson Greer avait déjà sérieusement ébranlé la version présentée par Ottawa en accordant à Radio-Canada une entrevue entièrement en français, au cours de laquelle le représentant américain au Commerce soutenait que les enjeux liés au français et à la découvrabilité des contenus francophones avaient été très loin de constituer une ligne rouge pour Washington.

Jeudi, Howard Lutnick est allé beaucoup plus loin. Le secrétaire américain au Commerce a carrément accusé Mark Carney d’avoir fait dérailler l’entente pour des raisons politiques intérieures, en reliant explicitement cette décision à la campagne québécoise et à la progression des mouvements souverainistes au Canada.

« C’était fabriqué », a déclaré Lutnick. Selon lui, le calcul d’Ottawa était directement lié au fait que « le parti souverainiste » est en tête au Québec. « Mark Carney a fabriqué quelque chose qui tenterait de les empêcher de gagner », a-t-il soutenu, avant d’ajouter spontanément à son analyse la poussée indépendantiste en Alberta.

Ce passage est peut-être le plus révélateur de toute sa sortie. Lutnick ne parle pas ici comme un responsable américain vaguement informé de la politique canadienne. Il identifie avec une étonnante précision deux des principales lignes de fracture de la fédération : la possibilité d’un retour de la question référendaire au Québec et le processus indépendantiste désormais enclenché en Alberta. Et son analyse politique est difficile à balayer d’un revers de la main.

Une crise devenue extraordinairement utile

Depuis une semaine, le ton adopté au Canada dépasse largement celui d’un simple conflit commercial. On parle de menace contre la souveraineté, de guerre économique, de défense de la langue, de culture nationale et désormais presque d’un état d’urgence politique permanent face aux États-Unis.

Au Québec, cette atmosphère s’est naturellement greffée à la campagne. Christine Fréchette a d’ailleurs donné le ton dès son déclenchement en présentant Donald Trump comme son véritable adversaire.

La stratégie est évidente : faire de l’élection un choix de gouvernement en période de crise extérieure plutôt qu’un jugement sur le bilan intérieur de la CAQ. C’est précisément le mécanisme que décrit Lutnick.

Son accusation contre Carney n’est pas démontrée simplement parce qu’il l’énonce. Mais elle rejoint une critique qui circule déjà largement depuis l’effondrement des négociations : Ottawa a-t-il intérêt à dramatiser le conflit avec Washington?

La question est d’autant plus légitime que le Canada vient déjà de vivre une campagne fédérale profondément transformée par Trump. L’arrivée de Carney avait coïncidé avec une montée spectaculaire de la menace américaine dans le discours politique canadien. Le réflexe de rassemblement autour du gouvernement fédéral avait alors joué à plein. Quelques mois plus tard, une dynamique semblable apparaît au Québec.

Washington connaît très bien nos lignes de fracture

Ce qui ressort surtout des sorties successives de Greer et Lutnick est la qualité étonnante de la lecture américaine de la politique canadienne.

Greer maîtrise suffisamment bien le dossier québécois pour discuter en français avec Radio-Canada des subtilités entourant la découvrabilité du contenu francophone.

Lutnick, lui, comprend immédiatement l’effet qu’une confrontation avec Trump peut avoir dans une campagne québécoise où le principal parti d’opposition est souverainiste.

L’administration Trump regarde manifestement le Canada non seulement comme un partenaire commercial, mais comme une fédération travaillée par des tensions internes dont elle suit l’évolution.

Lutnick insiste aussi sur le caractère imminent du rendez-vous albertain. Ce qui l’intéresse est manifestement le calendrier : le Québec vote maintenant, l’Alberta se prépare à se prononcer quelques jours plus tard, et Ottawa se retrouve au même moment engagé dans une confrontation spectaculaire avec Washington.

Dans son esprit, tout cela fait partie du même paysage politique. On peut détester la conclusion qu’il en tire sans nier que son diagnostic sur la fragilité actuelle de la fédération est loin d’être fantaisiste.

L’étrange timing du PQ

Et c’est ici que la sortie de Lutnick devient particulièrement ironique pour le Parti Québécois. À peine une semaine plus tôt, Paul St-Pierre Plamondon annonçait qu’un éventuel référendum serait reporté après la présidence Trump.

La décision avait immédiatement fait sourciller une partie du mouvement nationaliste. Non pas parce que Donald Trump serait nécessairement un allié naturel du Québec — rien ne permet de l’affirmer — mais parce que son rapport au Canada est radicalement différent de celui des administrations américaines traditionnelles.

Trump ne manifeste pratiquement aucun attachement sentimental à l’unité canadienne. Il traite ouvertement le Canada comme une construction politique dont la forme actuelle ne semble lui inspirer aucune révérence particulière. Il provoque Ottawa, évoque régulièrement l’annexion, ridiculise ses institutions et semble surtout intéressé par les rapports de force économiques et territoriaux.

Pour certains souverainistes, c’est précisément ce qui rend curieux le raisonnement voulant qu’il faille absolument attendre son départ avant de remettre la question nationale à l’ordre du jour. Un président américain traditionnel, profondément attaché à la stabilité nord-américaine et à l’intégrité du Canada, serait-il nécessairement plus favorable à un Québec indépendant? La réponse est loin d’être évidente.

Et voilà que quelques jours seulement après que le PQ a fait de Trump une raison de reporter son propre projet référendaire, un membre majeur de son administration vient publiquement accuser Ottawa de provoquer une crise précisément pour empêcher le PQ de gagner.

Politiquement, le cadeau aurait normalement été considérable. Un secrétaire américain au Commerce affirme devant les caméras que le gouvernement fédéral canadien manipule une confrontation internationale afin de nuire au parti souverainiste québécois. Il est difficile d’imaginer une déclaration extérieure collant davantage au récit historique du PQ sur Ottawa.

Le gouvernement fédéral négocie sans le Québec. Il contrôle l’information. Il invoque les intérêts nationaux canadiens. Puis un interlocuteur étranger accuse carrément Ottawa d’utiliser ces négociations contre les intérêts électoraux du mouvement souverainiste.

Mais le PQ s’est lui-même compliqué la tâche quelques jours auparavant en présentant cette même administration américaine comme une raison suffisante pour retarder son projet d’indépendance…

Une transparence devenue indispensable

Il reste évidemment impossible, à ce stade, de trancher entre les récits américain et canadien. Ottawa soutient que Washington a introduit ou maintenu des exigences inacceptables. Washington affirme qu’une entente existait et que le Canada s’en est retiré pour des raisons qui n’avaient plus grand-chose à voir avec le commerce.

Mais les contradictions sont désormais trop importantes pour que le gouvernement Carney puisse simplement demander au public de lui faire confiance.

Greer affirme que le français n’était pas une ligne rouge. Lutnick affirme qu’une entente avait été conclue. Ottawa soutient le contraire sur des éléments importants du dossier, et pendant ce temps, la crise devient l’un des thèmes centraux de la campagne québécoise.

Si Lutnick raconte n’importe quoi, Ottawa devrait être en mesure de le démontrer. Si les Américains ont réellement imposé à la dernière minute des conditions incompatibles avec la souveraineté canadienne, il faut les rendre publiques.

Mais si l’accord a effectivement été abandonné pour des considérations politiques intérieures, nous ne sommes plus devant une simple querelle tarifaire. Nous sommes devant une utilisation de la politique étrangère américaine comme instrument électoral canadien.

Voilà pourquoi la sortie de Lutnick est beaucoup plus importante qu’une nouvelle provocation de l’administration Trump. Elle place directement la question que plusieurs Québécois posent déjà depuis quelques jours au cœur du débat : sommes-nous réellement devant une crise que nos gouvernements tentent de résoudre — ou devant une crise qu’ils ont désormais intérêt à faire durer?

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