Il y a des dates qui passent inaperçues, et d’autres qui devraient être gravées dans la mémoire collective : le 14 avril 1945, alors que l’Europe vit ses dernières semaines de guerre, la ville néerlandaise de Zwolle est libérée sans bombardement, sans assaut massif, sans colonne de blindés.
Elle est libérée par un seul homme. Un Québécois.
En ce 14 avril 2026, cela fait 81 ans que Léo Major a accompli l’un des exploits militaires les plus improbables — et les plus méconnus — de toute la Seconde Guerre mondiale.
Une mission qui bascule
À l’origine, rien ne prédisposait cette opération à entrer dans l’Histoire. Major et son camarade Willy Arsenault sont envoyés en reconnaissance dans Zwolle, occupée par les forces allemandes. Leur objectif est clair : confirmer les positions ennemies afin de permettre un bombardement allié.
Mais à peine entrés dans la ville, Arsenault est tué. Major se retrouve seul. Et tout bascule.
Plutôt que de rebrousser chemin, plutôt que de simplement transmettre l’information demandée, il prend une décision qui dépasse le cadre de sa mission : il va tenter de libérer la ville lui-même — et éviter sa destruction.
Une guerre faite d’illusion et de mouvement
Ce qui suit, durant la nuit du 13 au 14 avril, relève moins de la bataille que de la mise en scène tactique.
Major comprend immédiatement une chose essentielle : il ne peut pas vaincre par la force. Il va donc vaincre par la perception.
Il se met à parcourir la ville sans relâche. Il tire à différents endroits, lance des grenades, change constamment de position. Chaque coup de feu devient un message : les Canadiens sont partout.
Dans l’obscurité, dans la confusion d’une armée allemande déjà fragilisée par les reculs successifs, cette illusion prend forme.
La ville comme champ de manœuvre
Zwolle devient son terrain de jeu stratégique. Les rues désertes, les bâtiments plongés dans le noir, les lignes de communication désorganisées — tout concourt à amplifier l’effet de ses actions. Major n’est jamais là où on l’attend. Il apparaît, frappe, disparaît.
Il capture des soldats isolés, interroge, relâche certains prisonniers pour qu’ils répandent la panique. Il entre en contact avec la résistance néerlandaise, qui devient un relais précieux dans la désorganisation de l’ennemi.
À un moment clé de la nuit, il incendie un bâtiment utilisé par la Gestapo, ajoutant au chaos et à l’impression d’une attaque coordonnée. Son infiltration se transforme en simulation de siège.
L’effondrement allemand
À mesure que les heures passent, une idée s’impose dans l’esprit des forces allemandes : la ville est encerclée. Et dans le contexte d’avril 1945 — alors que le Reich s’effondre sur tous les fronts — cette impression suffit.
Au matin du 14 avril, les troupes allemandes se retirent. Et lorsque les forces canadiennes entrent dans Zwolle, la ville est déjà libre. Mais surtout : elle est intacte. Sans l’intervention de Major, elle aurait été bombardée.
Après Zwolle : un soldat hors norme
Pour cet exploit, Léo Major reçoit la Distinguished Conduct Medal, une des plus hautes décorations militaires de l’Empire britannique.
Quelques années plus tard, pendant la guerre de Corée, il se distingue à nouveau dans des opérations de combat, au point de recevoir une deuxième Distinguished Conduct Medal — un fait rarissime dans l’histoire militaire canadienne.
Une mémoire trop discrète ici
Et pourtant, au Québec, son nom reste encore trop souvent relégué à la marge. Il y a quelque chose d’étrange dans cet oubli, car l’histoire de Léo Major est absolument spectaculaire.
Il y a bien eu, au fil des années, quelques reconnaissances ponctuelles, des mentions dans des ouvrages spécialisés, et un intérêt croissant dans certains cercles historiques. Un mouvement de reconnaissance commence enfin à prendre forme. À Lévis, un monument a récemment été érigé en son honneur, signe tangible d’un effort pour réinscrire son nom dans notre paysage mémoriel.
Mais rien qui corresponde véritablement à l’ampleur de son geste.
Le contraste est d’autant plus frappant lorsqu’on regarde du côté des Pays-Bas. À Zwolle, la mémoire de Léo Major est vivante, entretenue, incarnée. La ville qu’il a libérée sans bombardement ne l’a jamais oublié. Chaque année, des commémorations rappellent son action. Une rue porte son nom. Des citoyens néerlandais, parfois sans lien direct avec la guerre, continuent de transmettre son histoire comme celle d’un libérateur au sens plein du terme.



