Pendant des décennies, le contrat de Churchill Falls a constitué l’une des plus grandes victoires commerciales de l’histoire d’Hydro-Québec. Grâce à une entente conclue en 1969, la société d’État a pu acheter pendant des décennies une immense quantité d’électricité à un prix fixe qui ne tenait pratiquement pas compte de l’inflation. Le résultat est bien connu : pendant que le Québec profitait d’une énergie exceptionnellement bon marché, Terre-Neuve-et-Labrador voyait les revenus de son principal actif énergétique demeurer dérisoires malgré l’explosion de la valeur de l’électricité.
Aujourd’hui, cette époque tire à sa fin.
Bien qu’un protocole d’entente historique ait été signé entre les gouvernements de François Legault et d’Andrew Furey en décembre 2024 afin de remplacer le contrat actuel après son expiration en 2041, le changement de gouvernement à Terre-Neuve-et-Labrador a rouvert le débat. Le premier ministre John Hogan poursuit désormais une réévaluation de l’entente à la lumière d’un rapport indépendant commandé par son gouvernement. Une nouvelle équipe de négociation a même été nommée afin d’obtenir davantage de valeur pour la province, plus de capacité énergétique pour son propre développement industriel et davantage de contrôle sur les exportations d’électricité.
Cette situation peut inquiéter le Québec, mais il faut reconnaître une réalité incontournable : notre marge de manœuvre est extrêmement limitée.
Le contrat de 1969 était extraordinairement avantageux pour Hydro-Québec. Il garantissait l’achat de l’électricité à un prix fixe pendant des décennies, sans mécanisme permettant d’ajuster les prix à l’évolution des marchés. Les tribunaux ont confirmé à plusieurs reprises la validité juridique de cette entente, mais personne ne conteste sérieusement aujourd’hui qu’elle a procuré au Québec un avantage économique colossal au détriment de Terre-Neuve-et-Labrador.
Autrement dit, il serait irréaliste de croire que le Québec pourra continuer d’obtenir, après 2041, des dizaines de térawattheures d’électricité à des conditions comparables.
Même le protocole d’entente signé en 2024 représentait déjà une hausse majeure des revenus destinés à Terre-Neuve-et-Labrador en échange de nouveaux projets sur la rivière Churchill, notamment l’agrandissement de Churchill Falls et le développement éventuel de Gull Island. Les autorités terre-neuviennes estimaient alors que l’entente permettrait enfin à la province de tirer une valeur beaucoup plus importante de ses ressources, tandis que le Québec sécuriserait un approvisionnement énergétique essentiel pour les décennies à venir.
Le problème, c’est que le gouvernement terre-neuvien souhaite maintenant améliorer encore davantage cette entente.
Pour le Québec, le véritable enjeu n’est donc plus de savoir s’il faudra payer davantage, mais bien jusqu’à quel point.
Cette renégociation met surtout en lumière une faiblesse beaucoup plus profonde de notre politique énergétique. Il y a vingt ans, Hydro-Québec disposait d’importants surplus et pouvait négocier à partir d’une position de force. Aujourd’hui, la société d’État prévoit plutôt une forte croissance de la demande attribuable à l’électrification, aux nouveaux projets industriels et aux centres de données. Chaque mégawatt devient stratégique.
Dans un tel contexte, perdre une partie de l’avantage historique de Churchill Falls ne peut qu’accentuer la pression sur l’approvisionnement énergétique québécois.
Cette situation devrait également servir d’avertissement aux décideurs. Pendant que plusieurs juridictions accélèrent la construction de nouvelles infrastructures énergétiques afin d’attirer les investissements industriels, le Québec se retrouve de plus en plus dépendant d’actifs construits il y a plusieurs décennies et d’ententes dont les conditions exceptionnelles arrivent inévitablement à échéance.
Personne ne pouvait raisonnablement s’attendre à ce que Terre-Neuve-et-Labrador accepte éternellement un contrat considéré depuis longtemps comme profondément désavantageux. La véritable question est donc ailleurs : qu’a fait le Québec pendant toutes ces années pour préparer l’après-Churchill Falls?
Force est de constater que la réponse demeure préoccupante.
Chaque mégawatt qui devient plus coûteux à Churchill Falls est un rappel que le Québec ne peut plus se permettre de considérer son électricité abondante comme un acquis. Si nous voulons continuer d’électrifier notre économie, attirer des industries énergivores et maintenir des tarifs concurrentiels, il faudra produire davantage d’énergie. Sinon, chaque négociation de ce type nous placera dans une position de plus en plus fragile.



