Crise énergétique et guerre au Moyen-Orient : l’Asie assoiffée de GNL

La guerre qui perturbe actuellement le trafic maritime au Moyen-Orient commence déjà à produire des effets visibles sur les marchés énergétiques mondiaux. L’arrêt du passage de navires dans le détroit d’Ormuz — une artère stratégique pour l’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) — pousse les acheteurs asiatiques à chercher d’urgence des cargaisons de remplacement. Comme le rapporte Emily Chow pour Reuters, dans un article repris par BOE Reports, plusieurs méthaniers changent désormais de route pour répondre à cette demande soudaine.

Des méthaniers redirigés vers l’Asie

Selon les données de suivi maritime compilées par les firmes d’analyse Kpler et LSEG, au moins trois navires transportant du GNL ont déjà modifié leur trajectoire pour se diriger vers l’Asie. Ces changements illustrent la rapidité avec laquelle le marché mondial du gaz peut se réorganiser lorsque surviennent des perturbations géopolitiques majeures.

Comme le rapporte Emily Chow pour Reuters, le méthanier Simsimah ainsi que le Clean Mistral, tous deux chargés de gaz américain provenant respectivement des terminaux de Plaquemines LNG et Corpus Christi LNG, naviguaient initialement vers l’Europe avant de pivoter vers l’Atlantique Sud le 4 mars afin de rejoindre des marchés asiatiques.

Un troisième navire, le BW Brussels, transportant du GNL nigérian provenant du terminal Bonny LNG, a également changé de cap le 3 mars. Initialement destiné à l’Atlantique, il fait maintenant route vers l’Asie en contournant l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, une trajectoire beaucoup plus longue mais désormais jugée rentable.

Les prix du gaz encouragent ces détours

Ce phénomène s’explique largement par les écarts de prix entre les grandes régions du marché gazier mondial. Selon les données citées dans l’article de Reuters, le prix du gaz américain Henry Hub se situait autour de 2,97 $ par million de BTU, alors que les références européennes et asiatiques demeuraient beaucoup plus élevées.

Le TTF européen s’établissait ainsi à 17,01 $ par million de BTU, tandis que l’indice asiatique Japan-Korea Marker (JKM) atteignait 15,495 $ par million de BTU. Un tel différentiel suffit à compenser le coût supplémentaire des trajets maritimes plus longs.

L’analyste Kesher Sumeet, de la firme Energy Aspects, explique que ces écarts créent un puissant incitatif économique pour rediriger les cargaisons :

Les cargaisons ont commencé à être détournées vers l’Asie au cours des derniers jours, et les écarts de prix JKM-TTF indiquent que les cargaisons américaines flexibles devraient continuer à se diriger vers les marchés asiatiques.

Autrement dit, la flexibilité croissante de l’industrie du GNL permet aux cargaisons d’être redirigées rapidement vers les marchés offrant les meilleurs rendements.

Les acheteurs asiatiques cherchent des cargaisons d’urgence

La perturbation des exportations du Qatar — deuxième exportateur mondial de GNL — a provoqué une véritable course aux cargaisons sur les marchés asiatiques. Plusieurs pays tentent de compenser les volumes perdus.

Selon Kesher Sumeet, des acheteurs provenant notamment de Corée du Sud, d’Inde, de Taïwan, du Bangladesh et de Thaïlande cherchent activement des cargaisons sur le marché au comptant. Toutefois, beaucoup hésitent encore à finaliser leurs appels d’offres en raison des prix élevés ou du manque d’offres disponibles.

Certains pays ont néanmoins accepté de payer des prix particulièrement élevés pour sécuriser leurs approvisionnements. L’Inde et le Bangladesh auraient ainsi acheté des cargaisons à plus de 20 $ par million de BTU, rapporte l’analyste.

Le Bangladesh aurait même obtenu deux cargaisons auprès des négociants Gunvor et Vitol, à des prix respectifs de 28,28 $ et 23,08 $ par million de BTU. Malgré ces achats, les volumes disponibles restent nettement inférieurs aux quantités habituellement fournies par le Qatar.

Les compagnies électriques japonaises s’inquiètent

La situation suscite également des inquiétudes au Japon, l’un des plus grands importateurs mondiaux de GNL.

Selon Masanori Odaka, analyste chez Rystad Energy, une compagnie d’électricité de l’ouest du Japon cherche actuellement des cargaisons de remplacement après avoir anticipé des livraisons en provenance du Qatar à partir de juin 2026. Une autre grande entreprise énergétique japonaise chercherait également des cargaisons à livraison rapide pour couvrir les besoins de fin mars et début avril, par crainte d’un resserrement de l’offre.

Ces signaux confirment que la perturbation du trafic maritime dans le golfe Persique risque de créer une tension durable sur les marchés du gaz.

Un marché mondial fragmenté entre Europe et Asie

La crise actuelle pourrait également accentuer la compétition entre les deux grands bassins gaziers mondiaux : l’Atlantique et le Pacifique.

Comme le rappelle Reuters, plus de 80 % des exportations de GNL du Qatar sont destinées à l’Asie. Parallèlement, l’Europe dépend de plus en plus du GNL pour reconstituer ses réserves de gaz depuis qu’elle a largement cessé d’importer du gaz russe par pipeline après l’invasion de l’Ukraine.

Selon Qasim Afghan, analyste chez Spark Commodities, l’arbitrage mondial du GNL demeure extrêmement volatil. Si certaines cargaisons ont récemment été redirigées vers l’Asie, l’évolution des coûts de transport et la réduction de l’écart entre les prix asiatiques et européens pourraient de nouveau rendre l’Europe plus attractive pour certaines cargaisons américaines.

Une nouvelle démonstration de la fragilité du marché énergétique

Cette situation illustre à quel point le marché mondial du gaz demeure sensible aux tensions géopolitiques. Un blocage partiel dans une zone stratégique comme le détroit d’Ormuz peut suffire à provoquer une réorganisation rapide des routes maritimes, à faire grimper les prix et à alimenter une compétition féroce entre régions consommatrices.

Dans un contexte où l’Europe dépend davantage du GNL pour remplacer le gaz russe, et où l’Asie demeure le principal moteur de la demande mondiale, chaque perturbation logistique devient un facteur d’instabilité supplémentaire pour les marchés énergétiques.

La crise actuelle rappelle également que la transition énergétique proclamée par plusieurs gouvernements occidentaux ne réduit pas nécessairement la dépendance aux hydrocarbures à court terme. Au contraire, elle s’accompagne souvent d’un système énergétique mondial plus complexe et plus vulnérable aux chocs géopolitiques.

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