Une exposition montréalaise consacrée aux Jeux olympiques de 1976 ravive le débat sur la manière dont certaines institutions culturelles canadiennes présentent l’histoire juive et israélienne. Dans une chronique publiée lundi dans le National Post, Lynn Herzeg reproche au Musée McCord Stewart d’avoir décrit le massacre des Jeux olympiques de Munich de 1972 en omettant initialement des informations aussi fondamentales que l’identité israélienne des victimes et l’appartenance palestinienne des terroristes responsables de l’attaque.
Pour la chroniqueuse, cet épisode ne constitue d’ailleurs pas un cas isolé. Herzeg établit un parallèle avec d’autres controverses muséales récentes, notamment celle entourant une exposition consacrée à la Nakba au Musée canadien pour les droits de la personne, à Winnipeg. Elle y voit une tendance inquiétante : une grande précision accordée à certains récits historiques, mais une prudence beaucoup plus grande dès qu’il est question des Juifs, d’Israël ou du conflit israélo-palestinien.
Le point de départ de sa chronique est l’exposition virtuelle « Au-delà des Jeux : l’histoire olympique de Montréal », produite par le Musée McCord Stewart pour souligner le 50e anniversaire des Jeux de 1976. Le musée indique que l’exposition, réalisée avec l’appui de Musées numériques Canada, est expressément destinée aux jeunes de 12 à 17 ans et vise à transmettre l’histoire des Jeux à une nouvelle génération.
Herzeg, qui dit avoir vécu avec enthousiasme les Jeux de Montréal lorsqu’elle était adolescente, reconnaît volontiers la richesse de l’exposition. Celle-ci ne dissimule pas les aspects moins glorieux de l’événement : controverses politiques, dépassements de coûts, conflits de travail et autres épisodes difficiles entourant leur organisation.
C’est précisément cette volonté de contextualisation qui rend, selon elle, l’omission entourant Munich particulièrement frappante.
Dans la version de l’exposition qu’elle dit avoir consultée, les mesures de sécurité extraordinaires adoptées à Montréal étaient expliquées par une simple référence à la « tragédie » survenue quatre ans auparavant aux Jeux de Munich, sans préciser de quelle tragédie il s’agissait.
Or, le massacre de Munich est un événement central de l’histoire olympique moderne. Le 5 septembre 1972, huit membres de l’organisation terroriste palestinienne Septembre noir ont attaqué la délégation israélienne dans le village olympique. Onze membres de l’équipe d’Israël ont été tués au cours de l’attaque et de la prise d’otages, de même qu’un policier ouest-allemand. Cinq des terroristes ont également été tués. Le Comité international olympique qualifie lui-même le 5 septembre 1972 de l’une des journées les plus sombres de l’histoire olympique et identifie explicitement les onze victimes israéliennes.
Herzeg rapporte que l’exposition physique « Montréal 1976 : une épreuve olympique », présentement à l’affiche au McCord Stewart, fournissait davantage d’informations, mais décrivait néanmoins l’attentat comme ayant « coûté la vie à 17 personnes », sans distinguer les onze membres de la délégation israélienne, le policier allemand et les cinq terroristes tués.
Le Musée confirme que cette exposition physique est présentée jusqu’au 13 septembre, parallèlement à son exposition virtuelle.
C’est cette formulation qui irrite particulièrement Herzeg. Présenter indistinctement les 17 morts comme des personnes ayant perdu la vie dans la tragédie revient, selon elle, à gommer une distinction essentielle entre les victimes d’un attentat terroriste et certains de ses auteurs.
La chroniqueuse souligne également le contraste avec le niveau de détail consacré ailleurs dans l’exposition aux controverses internationales ayant entouré Montréal 1976, notamment le boycottage de plusieurs pays africains en réaction aux relations sportives de la Nouvelle-Zélande avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, ou encore le conflit diplomatique entourant la participation de Taïwan.
À ses yeux, il devient donc difficile d’expliquer l’imprécision concernant Munich par un simple souci de concision.
Herzeg va plus loin et avance deux hypothèses. Dans l’interprétation la plus charitable, écrit-elle en substance, il s’agirait d’un travail de conservation historique déficient. Dans une lecture plus sévère, elle se demande si le musée aurait voulu éviter une controverse avec des militants hostiles à Israël en désignant explicitement les terroristes palestiniens et leurs victimes israéliennes.
La suite de l’histoire vient toutefois alimenter ses interrogations. Selon Herzeg, elle aurait d’abord envoyé une plainte écrite au Musée McCord Stewart sans obtenir de réponse. Après qu’un journaliste eut à son tour communiqué avec l’établissement, celui-ci lui aurait indiqué avoir corrigé la version numérique de l’exposition. La chroniqueuse affirme toutefois n’avoir reçu aucune explication sur les raisons pour lesquelles les renseignements avaient été omis initialement, ni d’indication qu’une modification comparable serait apportée au panneau de l’exposition physique.
Un deuxième musée fédéral dans la mire
Pour Herzeg, l’affaire McCord doit surtout être replacée dans un contexte plus large.
Elle cite notamment l’exposition « Palestine déracinée : Nakba passée et présente », inaugurée cet été au Musée canadien pour les droits de la personne, à Winnipeg, une société d’État fédérale.
Le Musée présente officiellement cette exposition comme une exploration des violations des droits de la personne associées au déplacement forcé des Palestiniens. Elle raconte notamment, à travers des témoignages, des objets et des œuvres, l’expérience de Palestiniens déplacés en 1948 et de leurs descendants.
L’exposition affirme qu’environ 750 000 Palestiniens ont été déplacés lors de la création de l’État d’Israël et présente la Nakba comme une expérience dont les conséquences se prolongent aujourd’hui à travers le statut de réfugié, les guerres et l’occupation.
Herzeg reproche cependant à cette présentation de sous-exposer le contexte de la guerre israélo-arabe de 1948 et d’offrir, selon elle, une lecture essentiellement construite autour de la responsabilité israélienne.
La documentation du Musée est cependant un peu plus nuancée que ne le laisse entendre cette critique prise isolément. Dans son guide de ressources consacré à la Nakba, l’institution reconnaît que les Palestiniens de 1948 sont partis dans différentes circonstances : certains ont été expulsés par des forces juives ou israéliennes, certains ont suivi des instructions de dirigeants arabes locaux et d’autres ont fui par crainte des combats.
Le désaccord porte donc moins sur l’existence du déplacement palestinien — abondamment documenté — que sur le contexte choisi pour l’expliquer et sur la place accordée aux responsabilités respectives des différents acteurs.
Le Musée canadien pour les droits de la personne assume d’ailleurs explicitement le caractère controversé du projet. Lors de son inauguration en juin, sa présidente-directrice générale, Isha Khan, reconnaissait que certains Canadiens estimaient que l’exposition n’aurait pas dû être présentée sous sa forme actuelle, alors que d’autres considéraient qu’elle aurait dû exister depuis longtemps. Le Musée soutient que son mandat est précisément d’aborder ces histoires contestées et affirme que l’exposition repose sur un processus de recherche et de conservation rigoureux.
Qui décide de ce qui mérite d’être précisé?
C’est néanmoins cette accumulation qui préoccupe Herzeg.
Sa critique ne consiste pas simplement à demander que les musées adoptent une perspective favorable à Israël. Elle soulève plutôt une question fondamentale pour les institutions chargées de transmettre l’histoire : quels faits juge-t-on indispensables à la compréhension d’un événement, et lesquels considère-t-on comme suffisamment secondaires pour être retranchés?
Dans le cas du massacre de Munich, l’identité des personnes assassinées et celle du groupe ayant organisé l’attentat ne constituent manifestement pas des éléments périphériques. Ils sont au cœur même de l’événement. Le Comité international olympique les mentionne explicitement lorsqu’il commémore le massacre.
Le problème devient d’autant plus délicat lorsqu’une exposition est conçue pour un public adolescent. Le McCord Stewart explique lui-même que son exposition numérique a été structurée dans un langage accessible afin de transmettre aux jeunes les connaissances et les souvenirs entourant Montréal 1976.
Simplifier un récit pour le rendre accessible est une chose. En retirer des éléments déterminants en est une autre.
C’est essentiellement l’avertissement lancé par Lynn Herzeg dans le National Post. Lorsque des institutions muséales abordent avec minutie l’apartheid, le colonialisme, les déplacements de populations ou les discriminations historiques, mais deviennent soudainement vagues lorsqu’il faut nommer des victimes juives ou les auteurs d’un attentat contre des Israéliens, cette asymétrie mérite au minimum d’être interrogée.
Cette situation rappelle quelque chose de plus en plus difficile à contester : dans des institutions dont la mission consiste précisément à conserver et transmettre la mémoire historique, les omissions sont elles-mêmes porteuses de sens.
Et lorsqu’il s’agit d’expliquer à une nouvelle génération ce qui s’est passé à Munich en 1972, dire simplement qu’une « tragédie » a précédé les Jeux de Montréal ne suffit pas. Onze membres de la délégation olympique israélienne ont été assassinés lors d’un attentat commis par Septembre noir. Ce n’est ni un détail, ni une interprétation : c’est l’événement historique que l’on prétend raconter.



