Deux attaques contre le consulat américain à Toronto : le Canada refuse-t-il de nommer la menace?

Le consulat des États-Unis à Toronto a été la cible de coups de feu à deux reprises en moins de cinq mois. Des suspects ont maintenant été arrêtés dans les deux dossiers et la police croit que de jeunes exécutants auraient été recrutés contre rémunération par l’intermédiaire d’applications de messagerie chiffrée.

Pour le chroniqueur Joe Warmington, du Toronto Sun, l’accumulation commence à rendre difficile le maintien d’une distinction confortable entre criminalité locale et menace terroriste internationale.

Dans une chronique publiée jeudi, il reproche notamment aux autorités politiques canadiennes de ne pas sembler mesurer publiquement la portée de ce qui se déroule dans la métropole ontarienne.

Son constat repose sur une situation effectivement inhabituelle : le consulat du principal allié et partenaire commercial du Canada a été visé par des tirs le 10 mars, puis de nouveau le 27 juillet. Le premier attentat allégué est en outre associé par les procureurs américains à un réseau militant soutenu par l’Iran.

Un adolescent parmi les suspects

La police de Toronto a annoncé le 6 août l’arrestation de deux personnes relativement à l’attaque du 27 juillet : Xen-Ul-Abdeen Syed, âgé de 19 ans, et un adolescent de 15 ans dont l’identité est protégée par la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents.

Selon l’Associated Press, les enquêteurs croient que les deux suspects se seraient vu offrir de l’argent, par l’intermédiaire d’applications de messagerie chiffrée, pour attaquer le bâtiment. Le chef de la police de Toronto, Myron Demkiw, a indiqué que l’identité des personnes ayant commandité l’opération constitue maintenant un élément central de l’enquête.

Le 27 juillet, vers 4 h 46, des policiers affectés à la sécurité du consulat avaient entendu un coup de feu avant d’apercevoir une Honda Accord blanche sans plaque d’immatriculation prendre la fuite. La poursuite avait finalement été interrompue lorsque le véhicule avait dépassé les 140 km/h.

Une douille avait été retrouvée et la façade de pierre située au-dessus de l’entrée du consulat avait été endommagée. Personne n’avait été blessé. La police de Toronto avait immédiatement souligné qu’il s’agissait du deuxième incident du genre depuis mars.

Deuxième attaque en cinq mois

L’incident est d’autant plus préoccupant que la première fusillade, survenue le 10 mars, a depuis pris une tout autre dimension.

Deux hommes seraient alors sortis d’un véhicule volé devant le consulat avant de tirer plusieurs fois en direction du bâtiment. Selon la police de Toronto, les suspects auraient également filmé l’attaque avec leurs téléphones.

L’enquête avait mobilisé l’Integrated Gun and Gang Task Force, l’unité antiterroriste de Toronto, la GRC ainsi que l’Équipe intégrée de la sécurité nationale. La GRC traitait explicitement le dossier comme une affaire de sécurité nationale.

Mais c’est surtout aux États-Unis que la dimension internationale du dossier est apparue au grand jour.

Des procureurs américains ont accusé un ressortissant irakien, Mohammad Baqer Saad Dawood Al-Saadi, de plusieurs infractions liées au terrorisme et l’ont associé directement à l’attaque du 10 mars.

Selon une plainte criminelle américaine dévoilée en mai et rapportée par Global News, Al-Saadi et ses associés auraient coordonné ou revendiqué au moins 18 attaques en Europe ainsi que deux au Canada. Les autorités américaines l’associent à Kata’ib Hezbollah, organisation soutenue par l’Iran, ainsi qu’au Corps des gardiens de la révolution islamique.

Autrement dit, le lien avec une organisation terroriste internationale ne relève pas simplement d’une interprétation éditoriale du Toronto Sun. Il fait partie d’allégations formelles déposées par les autorités américaines.

Des «criminels à louer»

La police de Toronto demeure cependant plus prudente dans son vocabulaire.

Myron Demkiw décrit depuis juin un phénomène de «criminels à louer» : des jeunes seraient approchés sur des applications chiffrées et rémunérés pour commettre des fusillades ou d’autres actes violents, puis tenus d’enregistrer leurs gestes afin de prouver que le contrat a été exécuté.

Les enquêteurs ont associé ce même mode opératoire à plusieurs dizaines de fusillades dans la région de Toronto, notamment contre des synagogues, des écoles juives et le consulat américain.

«Ce à quoi nous avons affaire […] est un modus operandi récurrent et similaire : des criminels à louer», expliquait Demkiw en juin.

La secrétaire d’État fédérale chargée de la lutte contre la criminalité, Ruby Sahota, avait elle-même déclaré à la Chambre des communes qu’une «entité étrangère» aurait payé des individus pour tirer sur des synagogues de Toronto, ajoutant que les exécutants auraient été recrutés en ligne.

La frontière entre simple crime organisé et violence politique commanditée de l’étranger devient ainsi de plus en plus difficile à tracer.

Toujours pas d’accusations canadiennes de terrorisme

C’est précisément ce qui alimente la critique de Warmington.

Malgré ces éléments, les exécutants présumés au Canada ne font pas actuellement face à des accusations de terrorisme.

Dans le dossier de mars, Sheldon Tracey-Stewart a notamment été accusé d’avoir déchargé une arme à feu contre un lieu et d’avoir attaqué les locaux de personnes jouissant d’une protection internationale, en plus d’une série d’infractions relatives aux armes, au véhicule volé et au non-respect d’une ordonnance de remise en liberté.

Il ne s’agit pas pour autant d’une preuve que les autorités minimisent volontairement le terrorisme. Les accusations déposées au Canada dépendent des éléments de preuve permettant de démontrer non seulement qu’un suspect a commis l’acte matériel, mais qu’il possédait également l’intention et les liens nécessaires pour satisfaire aux dispositions particulières du Code criminel relatives au terrorisme.

Un jeune criminel payé pour tirer sur un bâtiment peut ainsi être responsable d’un acte commandité pour des raisons terroristes sans nécessairement connaître l’organisation ou l’objectif politique véritable de son commanditaire.

Cette distinction juridique est importante.

La distinction politique l’est toutefois tout autant.

Un policier tué durant l’enquête

Car ces réseaux ne constituent plus une menace théorique.

L’enquête sur la première attaque contre le consulat a indirectement conduit à la mort du policier torontois Marc Pinizzotto.

Le 11 juin, le membre de l’Unité d’intervention d’urgence participait à l’exécution de mandats de perquisition reliés à plusieurs fusillades lorsque, selon les enquêteurs, il a été atteint par balle. Nicholas Bennett, 19 ans, a depuis été accusé de meurtre au premier degré.

La police confirmait que l’opération au cours de laquelle Pinizzotto a été tué était liée notamment à l’enquête sur l’attaque du consulat américain.

Les enquêteurs ont également établi des rapprochements balistiques particulièrement inquiétants. Deux armes saisies lors des opérations de juin étaient susceptibles d’être reliées à 27 fusillades dans la région du Grand Toronto.

Le phénomène dépasse donc très largement deux impacts de balle contre une façade diplomatique.

Une nouvelle forme de terrorisme par procuration?

Le véritable enjeu soulevé par Warmington est peut-être là.

Le modèle classique du terroriste idéologiquement convaincu, appartenant directement à une organisation et commettant lui-même son attentat, n’est plus nécessairement celui auquel les services de sécurité doivent exclusivement faire face.

Une puissance étrangère ou une organisation terroriste peut désormais, selon les allégations actuellement examinées par les autorités, sous-traiter une partie de ses opérations à de petits criminels locaux recrutés en ligne.

L’exécutant peut ne partager aucune idéologie avec son commanditaire. Il peut même ignorer son identité réelle. Il suffit qu’une récompense lui soit promise.

Cette séparation entre le commanditaire politique et l’exécutant criminel complique considérablement la réponse judiciaire : au sommet se trouve potentiellement une opération terroriste ou étatique; à la base, un adolescent que la police peut d’abord rencontrer comme simple délinquant armé.

C’est d’ailleurs exactement le type de phénomène que les enquêteurs torontois décrivent lorsqu’ils parlent de réseaux de «gun-for-hire».

Une question qui concerne directement Washington

Il serait également surprenant que les États-Unis considèrent deux attaques contre leur consulat comme de simples épisodes de criminalité urbaine canadienne.

La première attaque est déjà intégrée à une poursuite fédérale américaine en matière de terrorisme. La seconde, commise moins de cinq mois plus tard contre le même bâtiment, fait désormais l’objet d’une enquête impliquant des partenaires policiers municipaux, fédéraux et internationaux.

C’est ici que la critique du Toronto Sun prend une dimension politique.

Warmington reproche notamment au premier ministre Mark Carney de ne pas avoir accordé publiquement à l’affaire une attention proportionnelle à sa gravité, alors même que les relations avec l’administration Trump sont déjà marquées par des tensions.

Il ne s’agit évidemment pas de conclure que le gouvernement fédéral ignore opérationnellement le dossier : la GRC et les services de sécurité nationaux participent aux enquêtes.

Mais la différence entre une mobilisation policière et une reconnaissance politique publique demeure réelle.

Deux attaques armées en cinq mois contre une représentation diplomatique américaine, auxquelles s’ajoutent des attaques contre des institutions juives et des allégations de commanditaires étrangers, constituent à tout le moins un phénomène de sécurité nationale qui dépasse désormais la criminalité ordinaire de Toronto.

La question n’est donc peut-être plus de déterminer si le mot «terrorisme» est politiquement trop fort.

Il faut plutôt déterminer à quel endroit, dans ces nouveaux réseaux où un commanditaire étranger peut acheter les services d’un délinquant local par téléphone interposé, le terrorisme commence juridiquement.

Et surtout si le Canada adapte suffisamment rapidement sa réponse à cette nouvelle réalité.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine