Un article détaillé de la BBC, signé par Soutik Biswas, correspondant en Inde, met en lumière le dilemme géopolitique auquel fait face le gouvernement de Narendra Modi. Comme l’explique Biswas, l’Inde a longtemps cherché à se positionner comme un acteur central d’un monde multipolaire, en cultivant des liens avec Washington, Moscou et Pékin tout en maintenant une autonomie stratégique. Mais la situation actuelle fragilise cet équilibre : Donald Trump critique ouvertement New Delhi pour ses achats massifs de pétrole russe à prix réduit, Xi Jinping tend la main à Modi, et Vladimir Poutine continue d’offrir à l’Inde une bouée énergétique.
Soutik Biswas rappelle que depuis 2023, l’administration Trump accuse l’Inde de financer indirectement l’effort de guerre de Moscou, imposant en parallèle des hausses de tarifs douaniers. Cela a refroidi les relations bilatérales, alors que l’Inde avait été présentée comme un partenaire privilégié des États-Unis dans l’Indo-Pacifique. Pourtant, malgré ces tensions, l’Inde reste engagée dans le Quad avec Washington, Tokyo et Canberra, tout en étant aussi membre de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) dirigée par Pékin et Moscou.
L’article souligne que la dépendance énergétique joue un rôle majeur. Jaishankar, ministre indien des Affaires étrangères, s’est récemment rendu à Moscou pour réaffirmer l’importance du partenariat russo-indien, malgré les sanctions occidentales. L’achat de pétrole russe bon marché reste vital pour New Delhi, qui voit aussi dans la relation avec Moscou un contrepoids face au rapprochement sino-russe.
Les relations avec Pékin connaissent, elles, un début de réchauffement. Après les affrontements meurtriers de Galwan en 2020, les relations bilatérales s’étaient figées. Mais Biswas note que le commerce continue de croître, avec un déficit colossal de 99 milliards de dollars pour l’Inde vis-à-vis de la Chine, soit davantage que son budget de défense. Le ton conciliant de Wang Yi à Delhi et les propos de l’ambassadeur chinois contre les tarifs américains signalent un pragmatisme nouveau : Pékin et New Delhi explorent une coexistence stratégique, même si la méfiance demeure.
Des experts cités par Biswas, comme Jitendra Nath Misra, estiment que l’Inde n’a pas d’autre choix que de pratiquer une politique de « hedging » : éviter l’alignement exclusif pour garder de la marge de manœuvre. Sumit Ganguly de Stanford rappelle que la rivalité sino-américaine est structurelle et que Moscou n’est désormais que le « partenaire junior » de Pékin, ce qui limite les options indiennes. Mais, ajoute-t-il, la patience stratégique reste l’arme principale de New Delhi : encaisser les coups, préserver ses relations avec tous, et attendre que les tempêtes diplomatiques passent.
Ashley Tellis, du Carnegie Endowment, estime dans Foreign Affairs qu’une alliance privilégiée avec Washington est la seule voie pour sécuriser l’avenir de l’Inde face à la Chine. À l’inverse, Nirupama Rao, ancienne ambassadrice à Pékin et Washington, soutient que l’Inde est un « géant en devenir » qui ne peut se lier à une seule puissance et doit garder une flexibilité stratégique.
Au final, comme le conclut Biswas, l’Inde reste piégée entre ses ambitions de grande puissance et les contraintes de ses capacités économiques et militaires. Sa politique étrangère actuelle repose sur un pari : que les rapports de force évolueront, que les crises diplomatiques passeront, et que sa patience finira par payer.


