Et si les vitres teintées devenaient une arme contre le crime organisé?

Il y a quelques mois, une vidéo tournée à Montréal avait provoqué une importante controverse après avoir montré un automobiliste couvrir une policière d’insultes misogynes pendant une intervention.

L’homme, identifié par la suite dans le dossier Bekkali, traitait notamment l’agente de « sale pute » et de « sale chienne », lui lançait qu’il était assez riche pour « l’acheter » et prétendait pouvoir la « mettre en esclavage ».

Mais l’intervention policière n’avait initialement rien de spectaculaire. Tout avait commencé pour une raison parfaitement banale : des vitres teintées non conformes.

Ce détail prend aujourd’hui une signification particulière à la lumière d’une proposition avancée par la chroniqueuse Jamie Sarkonak dans le National Post.

Selon elle, les provinces pourraient disposer avec les règles entourant les vitres teintées d’un outil étonnamment simple pour compliquer la vie au crime organisé : augmenter considérablement les amendes, multiplier les contrôles et éventuellement saisir les véhicules des récidivistes.

L’idée repose sur un constat élémentaire.

Les véhicules dont toutes les fenêtres sont fortement obscurcies ne sont pas seulement irritants ou dangereux sur la route. Ils permettent également de dissimuler les occupants d’un véhicule, son contenu et les gestes qui s’y déroulent — caractéristiques particulièrement intéressantes pour certains membres du milieu criminel.

Et contrairement au Code criminel, Ottawa n’a pratiquement rien à voir là-dedans.

Une infraction qui coûte presque rien

Sarkonak souligne que les provinces réglementent déjà sévèrement la teinte des vitres avant.

Le problème serait plutôt que les sanctions sont trop faibles pour être réellement dissuasives.

En Colombie-Britannique, écrit-elle, l’amende habituelle pour une teinte illégale n’est que de 109 $. En Alberta, elle peut descendre à 81 $. En Ontario, l’amende de 85 $ atteint environ 110 $ après l’ajout de la suramende compensatoire. Au Québec, l’amende prévue pour des vitres teintées non conformes se situe généralement autour de 100 à 200 $, avant certains frais additionnels.

Pour un automobiliste ordinaire, la contravention peut être désagréable.

Pour quelqu’un qui tire des milliers de dollars du trafic de cocaïne, du recel ou d’autres activités criminelles, elle ressemble davantage à un simple coût d’exploitation.

« Les avantages d’une teinte importante, qui permet de dissimuler des activités douteuses et de se protéger contre les attaques ciblées de rivaux, valent facilement ce prix », résume en substance Sarkonak.

Elle propose donc un changement radical d’échelle.

Les provinces pourraient faire passer ces contraventions à 3000 $, 5000 $, voire 10 000 $ en cas de récidive, puis saisir les véhicules de ceux qui persistent à circuler avec des vitres entièrement opaques.

L’objectif ne serait pas seulement de faire respecter une règle routière.

Il serait de rendre beaucoup moins pratique l’un des accessoires favoris de certains milieux criminels.

Un prétexte légal particulièrement simple pour intervenir

La deuxième partie de l’argument est probablement encore plus intéressante.

Une vitre avant manifestement trop sombre constitue une infraction visible avant même que le policier sache qui se trouve dans le véhicule.

Elle fournit donc un motif parfaitement banal d’interception.

Et ces contrôles peuvent parfois déboucher sur beaucoup plus.

Sarkonak cite notamment un cas survenu à Ottawa en 2024, lorsqu’un policier avait intercepté une voiture précisément à cause de ses vitres avant teintées.

L’intervention avait éventuellement mené à la découverte de comprimés, d’argent comptant, de poudre blanche, d’une balance, d’une arme de poing et de munitions de 9 mm. Pas moins de 21 accusations avaient suivi.

Les accusations avaient finalement été rejetées lorsqu’un juge avait conclu que la fouille était illégale.

Le cas démontre néanmoins pourquoi Sarkonak considère les vitres teintées comme une occasion policière relativement facile à exploiter : elles rendent extérieurement visible un comportement qui accompagne parfois d’autres activités beaucoup plus sérieuses.

Les contrôles routiers permettent également de découvrir des conducteurs recherchés sous mandat, des violations de conditions de remise en liberté, des armes, des stupéfiants, de l’argent comptant ou des biens volés.

Cela ne signifie évidemment pas que chaque automobiliste ayant installé une pellicule trop sombre appartient au crime organisé.

Mais les criminels professionnels ont eux aussi besoin de véhicules.

Et certains signes extérieurs peuvent permettre aux policiers de multiplier les occasions légales d’entrer en contact avec eux.

Un enjeu de sécurité policière

Les vitres entièrement noircies posent également un problème beaucoup plus immédiat.

Lorsqu’un policier s’approche d’une voiture qu’il vient d’intercepter, il ignore normalement déjà à qui il a affaire.

Avec des fenêtres opaques, il ignore également combien de personnes se trouvent à l’intérieur, où sont leurs mains et ce qu’elles font pendant son approche.

Sarkonak souligne que ces interventions nécessitent donc davantage de précautions et peuvent prendre plus de temps qu’un contrôle routier normal.

Cette réalité pourrait paradoxalement contribuer au manque d’application de la loi : lorsqu’une contravention ne rapporte qu’une centaine de dollars tout en transformant une interception en opération potentiellement dangereuse, l’incitation à intervenir demeure limitée.

Des sanctions beaucoup plus sévères changeraient le calcul.

Elles pourraient également avoir un effet préventif en faisant tout simplement disparaître progressivement les véhicules complètement opaques des rues.

Les provinces n’ont pas besoin d’attendre Ottawa

C’est finalement là que se trouve l’aspect le plus intéressant de la proposition.

Depuis plusieurs années, les gouvernements provinciaux réclament régulièrement des modifications au Code criminel concernant les récidivistes, les armes à feu, le cautionnement ou le crime organisé.

Mais le droit criminel relève du gouvernement fédéral.

Les règles de circulation, elles, relèvent largement des provinces.

Sarkonak invite donc les premiers ministres à cesser de considérer Ottawa comme leur seul levier.

Les provinces peuvent renforcer les inspections, s’attaquer aux propriétés problématiques, surveiller davantage les entreprises servant de débouchés aux biens volés et imposer des conséquences administratives beaucoup plus importantes aux entreprises dont les véhicules servent régulièrement au trafic de drogue.

Les vitres teintées s’inscriraient dans cette même logique.

L’idée peut sembler presque trop simple face à la sophistication croissante du crime organisé.

Mais elle repose justement sur une vieille réalité du travail policier : les criminels les plus sérieux se font parfois attraper pour les infractions les plus banales.

À Montréal, une intervention devenue virale au printemps avait commencé par un simple contrôle de vitres teintées.

Sarkonak propose maintenant aux provinces de se demander combien d’autres occasions semblables passent quotidiennement devant les policiers — derrière des fenêtres suffisamment noires pour qu’on ne puisse même plus voir qui se trouve à l’intérieur.

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