Hypersexualisée, mais de plus en plus asexuelle : le paradoxe d’une société qui ne se reproduit plus

Dans un texte publié au National Post, la chroniqueuse Amy Hamm s’intéresse au nouvel ouvrage de la journaliste et ancienne chercheuse en sexualité Debra Soh, Sextinction, qui explore un phénomène aussi frappant qu’inquiétant : jamais la société occidentale n’a été aussi saturée de références sexuelles, et pourtant jamais les jeunes générations n’ont eu aussi peu de relations intimes.

Selon Hamm, qui résume les thèses développées par Soh, nous assistons à une contradiction profonde. D’un côté, la sexualité est omniprésente. Elle envahit la publicité, les réseaux sociaux, les séries télévisées, la musique populaire et même les débats politiques. De l’autre, les données accumulées depuis plusieurs années montrent une baisse marquée de l’activité sexuelle, particulièrement chez les millénariaux et la génération Z.

Cette situation rappelle étrangement l’univers imaginé par Aldous Huxley dans son célèbre roman Brave New World. Dans cette dystopie, la sexualité est omniprésente et encouragée par l’État. Toutefois, souligne Hamm, la réalité contemporaine semble avoir produit un résultat inattendu : une culture hypersexualisée qui génère paradoxalement de moins en moins de relations humaines réelles.

Pour Debra Soh, le problème dépasse largement la simple question du sexe. Elle y voit une crise de l’intimité, de la cohésion sociale et même du renouvellement démographique. Dans un contexte où la plupart des pays occidentaux affichent des taux de natalité historiquement faibles, l’érosion des relations entre hommes et femmes pourrait avoir des conséquences profondes sur l’avenir de nos sociétés.

La thèse de Soh est particulièrement intéressante parce qu’elle ne provient pas d’un milieu religieux ou conservateur traditionnel. Ancienne chercheuse universitaire spécialisée en sexualité humaine, elle affirme avoir quitté le monde académique après avoir constaté ce qu’elle considère comme une emprise croissante de l’idéologie sur la recherche scientifique. Amy Hamm souligne que l’auteure critique ouvertement certaines tendances universitaires contemporaines qu’elle accuse de privilégier les dogmes politiques au détriment de l’observation empirique.

Parmi les facteurs aggravants identifiés par Soh figure l’omniprésence de la pornographie. Hamm note que cette critique demeure relativement rare dans l’espace public contemporain. Pendant des décennies, les opposants à la pornographie ont souvent été caricaturés comme des moralistes ou des religieux rétrogrades. Pourtant, les recherches sur les effets psychologiques de la consommation intensive de pornographie se multiplient. Plusieurs études suggèrent qu’elle peut modifier les attentes relationnelles, diminuer l’intérêt pour les relations réelles et contribuer à l’isolement social.

La question devient particulièrement préoccupante chez les adolescents. Selon Hamm, Debra Soh met en garde contre une exposition précoce à des contenus sexuels de plus en plus extrêmes, susceptibles de banaliser certaines formes d’objectification ou de comportements qui auraient autrefois été considérés comme marginaux.

Au-delà de la pornographie, l’auteure s’interroge également sur l’évolution des rapports entre les sexes. Depuis plusieurs décennies, une partie importante de la culture populaire présente les relations hommes-femmes sous l’angle du conflit, de la compétition ou de la méfiance mutuelle. Le discours dominant insiste souvent davantage sur ce qui oppose les deux sexes que sur ce qui les rapproche.

Soh estime que cette dynamique contribue à éloigner hommes et femmes les uns des autres. Elle encourage les hommes à retrouver un sens du devoir, de l’effort et de la responsabilité personnelle, tout en invitant les femmes à ne pas considérer systématiquement les traits traditionnellement associés à la féminité comme des formes d’oppression. Une position qui risque de susciter la controverse, mais qui reflète une interrogation de plus en plus répandue sur les effets culturels de plusieurs décennies de guerre idéologique entre les sexes.

L’aspect le plus frappant de l’ouvrage demeure toutefois sa réflexion sur les nouvelles technologies. Alors que les applications de rencontre, les compagnons virtuels alimentés par l’intelligence artificielle et les robots sexuels deviennent progressivement plus sophistiqués, Soh craint que certains individus ne choisissent éventuellement de remplacer les relations humaines par des substituts technologiques.

Cette hypothèse peut sembler relever de la science-fiction. Pourtant, plusieurs tendances contemporaines vont déjà dans cette direction. Les jeunes passent davantage de temps en ligne, vivent plus longtemps chez leurs parents, entretiennent moins de relations amoureuses durables et fondent leur famille plus tard — lorsqu’ils le font.

Le paradoxe est donc bien réel. Une société peut être obsédée par le sexe sans pour autant favoriser l’intimité. Elle peut multiplier les images, les discours et les références sexuelles tout en produisant davantage de solitude. Elle peut célébrer la liberté individuelle tout en fragilisant les institutions et les comportements qui permettent aux individus de former des couples stables et de fonder des familles.

À sa manière, l’essai de Debra Soh pose une question fondamentale : que devient une civilisation lorsque ses membres parlent constamment de sexualité, mais éprouvent de plus en plus de difficulté à établir des relations humaines durables?

À en croire Amy Hamm dans le National Post, cette question pourrait bien compter parmi les plus importantes de notre époque.

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