Il y a exactement 325 ans, le 4 août 1701, Montréal devenait le théâtre de l’un des plus remarquables accomplissements diplomatiques de l’histoire de l’Amérique du Nord.
Après plusieurs semaines de rencontres, de discours et de négociations, la Nouvelle-France et les représentants de 39 nations autochtones concluaient une paix générale destinée à mettre fin à des décennies de guerres. Plus de 1 300 délégués s’étaient rendus à Montréal pour participer à cet événement sans précédent.
À l’échelle de la petite colonie française, le rassemblement était colossal. Montréal ne comptait alors que quelques milliers d’habitants. Pendant l’été 1701, la ville reçut des délégations venues de l’Iroquoisie, de la vallée du Saint-Laurent, des Grands Lacs et de territoires encore plus éloignés.
Le traité original, dont une reproduction est conservée par Bibliothèque et Archives Canada, porte les marques pictographiques des chefs iroquois, hurons, outaouais, abénaquis, algonquins, sauteux et de plusieurs autres nations. Chacune représentait l’autorité politique de son signataire.
Cette Grande Paix ne mettait pas fin à une querelle passagère. Elle venait clore près d’un siècle de rivalités, de raids, de représailles et de guerres qui avaient profondément bouleversé le nord-est du continent.
Lorsque Samuel de Champlain s’allie aux Innus, aux Algonquins et aux Hurons-Wendat au début du XVIIe siècle, il entre dans un monde autochtone déjà organisé autour de réseaux commerciaux, d’alliances et de rivalités anciennes. Sa participation à un affrontement contre les Mohawks en 1609 inscrit cependant la Nouvelle-France dans un conflit durable avec les nations de la Confédération iroquoise, ou Haudenosaunee.
Les enjeux étaient à la fois politiques, territoriaux et commerciaux. Les différentes nations cherchaient à protéger leurs territoires, leurs alliés et leur accès aux marchandises européennes. Les Français, peu nombreux, dépendaient directement de leurs alliances autochtones pour commercer, voyager et maintenir leur présence à l’intérieur du continent.
À partir de 1648, les nations de la Confédération iroquoise lancent contre les Hurons-Wendat une campagne qui ne se limite plus à des raids ou à une rivalité commerciale. Les villages hurons sont pris, incendiés et détruits; des habitants sont tués, d’autres capturés et emmenés de force en Iroquoisie. En moins de deux ans, la Huronie cesse d’exister comme confédération territoriale et politique organisée.
Les épidémies européennes des années 1630 avaient certainement réduit la population huronne et affaibli sa capacité de résistance. Elles ne doivent toutefois pas servir à diluer la responsabilité première des offensives de 1648 et 1649 dans l’effondrement final. Ce sont les attaques militaires iroquoises qui achèvent la destruction du pays huron, provoquent la fuite des survivants et dispersent définitivement sa population.
Une partie des captifs fut ensuite intégrée de force aux communautés iroquoises, selon une pratique qui visait notamment à remplacer les morts des guerres et des épidémies. Mais ce langage de l’« adoption » ne doit pas masquer la réalité : cette intégration suivait des enlèvements, des massacres et une déportation de population. Les survivants qui échappèrent à la capture se réfugièrent notamment près de Québec, dans l’Ouest et autour des Grands Lacs. À la lumière des catégories actuelles, plusieurs historiens analysent cette destruction de la Huronie comme une forme de génocide ou, à tout le moins, de nettoyage ethnique.
La Nouvelle-France elle-même demeure longtemps menacée. Montréal, fondée en 1642 et située aux premières lignes, vit pendant des décennies sous la possibilité d’une attaque. Les habitants doivent protéger les champs, les chemins et les établissements dispersés le long du Saint-Laurent.
C’est dans ce contexte que survient le combat du Long-Sault en 1660. L’interprétation traditionnelle du rôle de Dollard des Ormeaux a depuis été nuancée, mais l’affrontement demeure bien réel. Dollard et ses compagnons combattaient avec des guerriers hurons conduits par Annaotaha et des alliés algonquins. Le Dictionnaire biographique du Canada estime que leur résistance détourna temporairement une importante force iroquoise et accorda un répit aux établissements français.
Le massacre de Lachine, en 1689, démontre que le danger demeure présent près de trente ans plus tard. En 1692, Madeleine de Verchères, âgée de 14 ans, organise pour sa part la défense du fort familial alors que ses parents sont absents. L’épisode du 22 octobre 1692 est notamment documenté par le Répertoire du patrimoine culturel du Québec.
Dollard des Ormeaux et Madeleine de Verchères sont devenus des personnages presque légendaires. Derrière leur mémoire se trouve néanmoins une réalité historique incontournable : plusieurs générations de Canadiens vécurent dans une colonie fragile, entourée de nations beaucoup plus nombreuses et exposée à une guerre qui pouvait reprendre à tout moment.
L’arrivée du régiment de Carignan-Salières en 1665 permet à la Nouvelle-France de modifier graduellement le rapport de force. Des forts sont construits et des expéditions sont menées contre les villages iroquois. Une première paix est conclue en 1667, mais elle ne sera que temporaire.
Les hostilités reprennent au cours des décennies suivantes. Sous Frontenac, les Français et leurs alliés passent davantage à l’offensive. Les Haudenosaunee subissent également les conséquences des guerres, des épidémies et de la pression exercée par les nations des Grands Lacs. À la fin du siècle, tous les camps ont intérêt à rechercher une paix durable.
Celle-ci ne sera toutefois pas simplement imposée par une victoire militaire. Elle nécessitera plusieurs années de négociations et une connaissance approfondie des pratiques diplomatiques autochtones.
Les conseils, les échanges de présents, les discours et les colliers de wampum jouent un rôle essentiel. Les alliances sont exprimées au moyen de relations de parenté symboliques. Le gouverneur français, que les Autochtones appellent Onontio, doit se comporter comme un médiateur et un protecteur de ses alliés, sans pour autant pouvoir leur donner simplement des ordres.
L’historien Gilles Havard, auteur d’un ouvrage de référence sur la Grande Paix, décrit l’entente comme l’aboutissement de la diplomatie franco-autochtone développée au cours du XVIIe siècle. La France possédait des ambitions coloniales évidentes, mais la faiblesse démographique de la Nouvelle-France l’obligeait à négocier et à adapter sa politique aux coutumes de ses partenaires.
Les nations autochtones ne furent donc pas des figurantes invitées à ratifier une décision française. Elles poursuivaient leurs propres objectifs et participèrent directement à l’élaboration du nouvel équilibre continental.
Parmi leurs représentants, le chef huron-wendat Kondiaronk joua un rôle déterminant. Orateur respecté et fin stratège, il travailla pendant plusieurs années au rapprochement des nations ennemies. Son intervention durant les dernières négociations fut, selon le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, décisive.
Kondiaronk mourut à Montréal avant la ratification définitive de l’accord. Ses funérailles furent célébrées avec une solennité exceptionnelle, en présence des Français et des délégations autochtones. Sa mort aurait pu faire échouer la conférence; elle contribua plutôt à convaincre les participants d’achever son œuvre.
Le 4 août 1701, les représentants s’engagèrent finalement à cesser les hostilités, à libérer les prisonniers et à régler leurs différends par la médiation du gouverneur de la Nouvelle-France. Les Cinq Nations iroquoises promettaient également de demeurer neutres dans une éventuelle guerre entre la France et l’Angleterre.
L’entente permit aux Français de sécuriser leurs communications avec les Grands Lacs et aux nations signataires de rétablir leurs réseaux de commerce et de circulation. Surtout, elle mit fin au cycle de guerre générale qui avait marqué presque tout le XVIIe siècle.
La Grande Paix ne fit pas disparaître les rivalités et les affrontements locaux. Elle ne transforma pas davantage les Français et les Autochtones en un seul peuple. Elle créa plutôt un cadre diplomatique assez solide pour permettre à des dizaines de nations autonomes de coexister malgré leurs intérêts divergents.
C’est ce qui rend son 325e anniversaire particulièrement digne d’être souligné. La Grande Paix témoigne d’une époque où les relations franco-autochtones étaient beaucoup plus développées, codifiées et diplomatiques que ne le laisse croire une représentation simpliste de la colonisation.
Cette histoire mérite également d’être rappelée au moment où l’expression « territoire non cédé » s’impose dans le débat public et où des jugements rendus en Colombie-Britannique réactivent les inquiétudes entourant les revendications territoriales.
Le 325e anniversaire de la Grande Paix offre justement l’occasion de revenir aux faits. L’histoire franco-autochtone ne fut ni une longue harmonie ni une simple conquête unilatérale. Elle fut faite de conflits parfois terribles, mais également de négociations, de compromis et d’alliances conclues entre des acteurs qui se reconnaissaient mutuellement comme des puissances politiques.
Après presque un siècle de danger, Montréal réussit, le 4 août 1701, à réunir des ennemis venus de tout le continent et à leur faire accepter une paix commune. Trois cent vingt-cinq ans plus tard, cet accomplissement demeure l’un des plus grands moments de notre histoire.



