Invasion migratoire à Ceuta : la régularisation massive de Sánchez rattrapée par l’effet d’appel

Des milliers de migrants ont franchi jeudi la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, provoquant des scènes que l’Europe n’avait plus connues à cette échelle depuis la crise de 2021. Cette nouvelle percée rappelle brutalement que la crise migratoire européenne n’est pas terminée. Elle constitue également un avertissement pour le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, quelques semaines après la conclusion d’une vaste opération de régularisation des étrangers en situation irrégulière.

Les chiffres définitifs demeuraient à confirmer jeudi soir, mais les premières estimations faisaient état de 2 000 à 3 000 entrées en quelques heures. Des migrants ont contourné à la nage la digue du Tarajal, tandis que d’autres ont franchi les installations frontalières. Au moins neuf personnes auraient perdu la vie durant les tentatives de passage. Les autorités espagnoles ont annoncé le déploiement de militaires et de renforts policiers afin de reprendre le contrôle de la frontière, selon Reuters et l’Associated Press.

La crise couvait déjà depuis plusieurs jours. Environ 1 500 migrants avaient gagné Ceuta à la nage au cours de la dernière semaine, saturant les capacités d’accueil de cette petite enclave espagnole située en Afrique du Nord. Le président régional, Juan Jesús Vivas, a parlé d’une « urgence humanitaire et sociale totale » et demandé à Madrid de déclarer une urgence nationale.

Ceuta et Melilla constituent les deux seules frontières terrestres entre l’Union européenne et le continent africain. Elles font depuis longtemps l’objet de tentatives de franchissement collectif, mais les scènes observées jeudi rappellent surtout la crise de mai 2021, lorsque plus de 8 000 migrants étaient entrés à Ceuta en deux jours après un relâchement des contrôles marocains.

Les causes immédiates de la nouvelle percée ne sont pas encore entièrement établies. Le 8 juillet, le Tribunal suprême espagnol a cependant confirmé que la législation ne permettait pas les expulsions immédiates des migrants interceptés en mer alors qu’ils tentaient de rejoindre Ceuta ou Melilla à la nage. Contrairement aux personnes franchissant les clôtures terrestres, ceux qui contournent la frontière par la mer doivent désormais être soumis à la procédure ordinaire. Un porte-parole de la Garde civile a affirmé à Reuters que les arrivées avaient commencé à augmenter après ce jugement avant « d’exploser » jeudi. Le gouvernement espagnol accuse notamment les réseaux de passeurs d’exploiter cette nouvelle contrainte juridique.

Mais ce précédent judiciaire n’est pas le seul message envoyé à l’étranger par l’Espagne.

Le gouvernement Sánchez vient aussi de réaliser l’une des plus importantes régularisations d’étrangers en situation irrégulière de l’histoire récente du pays. L’opération, ouverte du 16 avril au 30 juin, devait initialement bénéficier à environ 500 000 personnes. Elle a finalement suscité 1 174 978 demandes, soit plus du double des prévisions gouvernementales. Selon le bilan officiel du gouvernement espagnol, 79,6 % des dossiers concernent une régularisation fondée sur l’enracinement en Espagne et 20,4 % des demandeurs de protection internationale.

Pour être admissibles, les candidats devaient prouver qu’ils se trouvaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qu’ils y avaient résidé sans interruption pendant au moins cinq mois. Les migrants arrivés cette semaine à Ceuta ne peuvent donc pas légalement profiter de cette opération. Ce fait empêche d’établir un lien de causalité direct entre la régularisation et la percée de jeudi.

La politique migratoire ne se résume toutefois pas aux conditions techniques inscrites dans un décret. Elle produit également un signal, lequel traverse les frontières beaucoup plus rapidement que les précisions administratives. Le message susceptible d’être retenu dans les pays de départ et par les réseaux de passeurs est simple : plus d’un million de personnes entrées ou demeurées irrégulièrement en Espagne ont demandé un statut légal, et des centaines de milliers devraient l’obtenir.

Le gouvernement Sánchez défend sa politique en soulignant qu’une grande partie des personnes concernées sont originaires d’Amérique latine, parlent déjà espagnol et s’intègrent généralement plus facilement au marché du travail. L’argument repose sur une réalité démographique : les Colombiens représentaient 25,9 % des demandes, devant les Marocains, à 13,3 %, les Vénézuéliens, à 11,8 %, et les Péruviens, à 8,8 %, selon les données du ministère espagnol rapportées par EPData.

Or, ce raisonnement néglige l’effet international d’une régularisation massive. Une politique conçue principalement pour intégrer des Latino-Américains déjà installés peut néanmoins être interprétée en Afrique du Nord et ailleurs comme la preuve que l’entrée irrégulière peut éventuellement mener à un droit de séjour. Le Maroc constitue d’ailleurs déjà la deuxième nationalité parmi les demandeurs de la régularisation, tandis que les Algériens et les Sénégalais figurent également parmi les dix principaux groupes.

L’expérience canadienne devrait servir de mise en garde. En janvier 2017, Justin Trudeau avait publié son célèbre message affirmant que le Canada accueillerait les personnes fuyant la persécution, la terreur et la guerre, accompagné du mot-clic « Bienvenue au Canada ». Quelques mois plus tard, devant l’augmentation des passages irréguliers à Roxham Road, il avait dû préciser que l’entrée irrégulière ne procurait aucun avantage et que les règles devaient être respectées, comme le rapportait alors Reuters.

Les données de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié montrent que les demandes provenant de personnes ayant franchi irrégulièrement la frontière étaient passées de 433 en février et mars 2017 à 8 559 entre juillet et septembre de la même année. D’autres facteurs, notamment la situation des ressortissants haïtiens aux États-Unis, ont contribué à cette hausse. Le message d’ouverture du gouvernement Trudeau a néanmoins compliqué la réponse canadienne en nourrissant l’impression que la frontière était largement ouverte.

L’Espagne risque aujourd’hui de répéter la même erreur. Il ne suffit pas de gérer les migrants une fois qu’ils sont arrivés, de mobiliser des centres d’accueil et de déployer l’armée lorsque la frontière cède. Un gouvernement doit aussi se demander quel calcul ses politiques encouragent chez ceux qui envisagent le voyage.

Madrid a annoncé jeudi travailler avec Rabat afin d’accélérer le retour des personnes entrées irrégulièrement. Cette fermeté devra être réelle, rapide et durable pour rétablir un effet dissuasif. Les demandes d’asile fondées doivent évidemment être examinées conformément au droit, mais l’immigration irrégulière ne peut devenir une voie indirecte vers la résidence permanente.

Si ceux dont la demande est refusée demeurent malgré tout en Europe, ou si des opérations de régularisation viennent périodiquement effacer les conséquences d’une entrée illégale, le risque associé au voyage diminue. Ceuta démontre alors une vérité élémentaire : en matière migratoire, le message envoyé avant le départ compte autant que les mesures prises après l’arrivée.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine