Iran : quand retirer le hijab devient un acte de résistance quotidienne

Trois ans après la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour ne pas avoir correctement couvert ses cheveux, une partie croissante des femmes iraniennes continue de défier ouvertement les lois sur le port obligatoire du hijab. Dans les rues de Téhéran et d’autres grandes villes, des femmes sortent désormais tête nue, transformant un geste intime et quotidien en un acte politique lourd de conséquences.

L’une d’elles, qui a accepté de témoigner anonymement, explique à RFI dans son article que le hijab ne fait plus partie de son identité. En regardant d’anciennes photos d’elle-même, elle dit ne plus se reconnaître. Aujourd’hui, elle circule sans foulard dans l’espace public, se rend dans des cafés ou marche dans la rue tête découverte. Elle se résigne toutefois à se couvrir lorsqu’elle doit se rendre dans des bureaux gouvernementaux, où l’accès reste strictement conditionné au respect du code vestimentaire islamique.

Ce choix, loin d’être isolé, s’inscrit dans un mouvement plus large amorcé après la mort de Mahsa Amini et les manifestations massives qui ont secoué l’Iran et suscité une onde de choc internationale. Selon cette femme, la contestation a d’abord été portée par les plus jeunes, avant de s’étendre à des femmes de tous âges. La désobéissance est devenue plus visible, plus assumée, même si elle demeure profondément risquée.

Officiellement, le port du hijab reste obligatoire en Iran depuis la révolution islamique de 1979. Dans les faits, l’application de la loi varie selon les régions et les périodes. Après les grandes mobilisations populaires, certaines forces de l’ordre auraient relâché la pression, sans que cela ne constitue une garantie durable. En parallèle, le Parlement iranien a adopté en 2024 une loi renforçant la surveillance et durcissant les sanctions contre les femmes et les jeunes filles qui ne couvrent pas entièrement leurs cheveux, leurs avant-bras ou leurs jambes. Ce texte, élaboré quelques mois après la mort de Mahsa Amini, devait entrer en vigueur en décembre 2024, mais sa mise en application a été repoussée et renvoyée pour révision. Il demeure à ce jour en suspens.

Cette incertitude juridique alimente un climat de peur. La femme interrogée par RFI explique qu’aucune femme ne peut se sentir en sécurité sans hijab, précisément parce qu’il n’existe plus de règles claires sur lesquelles s’appuyer. Elle décrit une zone grise où l’on ne sait jamais si l’on est en infraction, ni qui pourrait se sentir légitimé à intervenir, qu’il s’agisse d’un agent de l’État ou d’un simple passant.

Le débat traverse aussi les sphères du pouvoir. Le président Massoud Pezeshkian, élu à l’été 2025, a exprimé publiquement ses réserves sur le hijab obligatoire, affirmant dans une entrevue à NBC News que les êtres humains ont le droit de choisir. Cette position tranche avec celle des courants les plus conservateurs du régime. Récemment, des députés ultraconservateurs ont écrit au chef de la justice iranienne pour dénoncer le laxisme dans l’application des règles vestimentaires. Des militants conservateurs ont même organisé un sit-in devant le Parlement pendant plusieurs semaines afin d’exiger des sanctions plus sévères.

Pour les femmes qui bravent les règles, cette confrontation politique se traduit par une pression constante. Elles se retrouvent prises entre des signaux contradictoires envoyés par l’État, exposées à des arrestations arbitraires, à des agressions ou à des campagnes d’intimidation.

La sociologue Azadeh Kian, professeure à l’Université Paris Cité et directrice du Centre de recherches sur le genre et le féminisme, rappelle que le voile dépasse largement la question vestimentaire. Elle explique que le hijab incarne une idéologie imposée aux femmes dès la fondation de la République islamique et qu’il constitue un pilier symbolique du pouvoir. Le guide suprême Ali Khamenei et les courants ultraconservateurs exigent son respect à tout prix, car il représente, à leurs yeux, l’autorité morale et politique du régime.

Pourtant, la société iranienne évolue. Selon Azadeh Kian, des sondages réalisés par le gouvernement lui-même montrent qu’environ 80 % des femmes iraniennes seraient favorables à la liberté de choix en matière de port du voile. Cette fracture entre l’État et une large partie de la population s’inscrit dans un contexte de crise plus large, marqué par une situation économique dégradée et par un durcissement de la répression, notamment avec une hausse des exécutions, y compris pour des infractions morales ou religieuses.

Le pouvoir, bien que loin d’être libéral, pourrait être contraint à une certaine prudence. Un retour brutal à une application stricte du hijab risquerait de rallumer des tensions sociales majeures, à un moment où la population est déjà exaspérée par la crise économique et par l’impact des sanctions internationales, rétablies à l’automne après la suspension par l’Iran des inspections de ses installations nucléaires.

Malgré tout, la crainte d’un retour de bâton demeure omniprésente. La femme interrogée par RFI souligne que, dans l’histoire de la République islamique, chaque période d’assouplissement a été suivie d’un durcissement imprévisible. Elle dit vivre avec l’angoisse constante de ne jamais savoir quand ni comment la répression pourrait s’abattre de nouveau.

En attendant, elle continue de sortir sans hijab. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, il ne s’agit pas d’un geste spectaculaire, mais d’une résistance quotidienne. Une lutte discrète, répétée jour après jour, qui transforme l’espace public en terrain de confrontation silencieuse entre les femmes iraniennes et un régime qui peine à contenir leur désir de liberté.

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