La police de Toronto vient de révéler l’existence d’un phénomène inquiétant qui dépasse largement le cadre habituel du crime organisé. Derrière plusieurs fusillades ayant visé des synagogues, des écoles juives, le consulat américain de Toronto ainsi que diverses autres cibles dans la région du Grand Toronto se trouverait un réseau de « criminals for hire » : des jeunes recrutés en ligne pour commettre des actes de violence contre rémunération. Selon des informations rapportées notamment par CityNews et le National Post, ces réseaux utiliseraient des applications chiffrées pour recruter rapidement de jeunes exécutants et les rémunérer après l’attaque.
L’expression utilisée «criminals for hire» par le chef de la police de Toronto, Myron Demkiw, mérite qu’on s’y attarde. On pourrait la traduire par « criminels à gage », mais cela ne rend pas pleinement compte du phénomène décrit par les enquêteurs. Il ne s’agit pas seulement de tueurs à gages au sens traditionnel du terme. Il s’agit plutôt d’une forme de sous-traitance criminelle à la demande, où des intermédiaires recrutent rapidement de jeunes exécutants au moyen d’applications chiffrées comme Telegram, Signal ou WhatsApp.
Selon les informations rapportées par le National Post, les recrues recevraient entre 600 et 800 dollars par attaque. Pour obtenir leur paiement, elles doivent filmer leur opération et transmettre la vidéo à leurs commanditaires. Le modèle rappelle davantage les plateformes numériques de l’économie moderne que les structures hiérarchiques classiques du crime organisé.
Une comparaison avec l’« ubérisation » ne serait donc pas exagérée. Comme Uber a transformé le transport en mettant en relation clients et chauffeurs temporaires, ces réseaux criminels mettent en relation commanditaires et exécutants occasionnels. Les risques sont externalisés. Les véritables organisateurs demeurent anonymes tandis que les jeunes recrutés deviennent facilement remplaçables.
Le plus troublant est toutefois la nature des cibles.
Les policiers torontois ont explicitement établi des parallèles entre ces réseaux et plusieurs attaques contre des institutions juives. Le chef Demkiw a affirmé que les fusillades contre des synagogues et des écoles juives présentent un mode opératoire semblable à celui utilisé lors de l’attaque contre le consulat américain. Les enquêteurs cherchent maintenant à déterminer qui orchestre réellement ces opérations.
Selon le National Post, les autorités américaines soupçonnent même qu’un commandant d’une milice irakienne liée aux Gardiens de la révolution iraniens puisse être impliqué dans l’organisation de certaines attaques. Les enquêteurs canadiens demeurent prudents sur cette hypothèse, mais le simple fait qu’elle soit examinée démontre que l’on n’est plus seulement dans la délinquance urbaine traditionnelle.
Nous sommes potentiellement devant une forme de violence politique délocalisée.
Pendant des décennies, les services de sécurité occidentaux ont concentré leurs efforts sur les cellules terroristes structurées. Or, le modèle qui semble émerger aujourd’hui est beaucoup plus diffus. Un acteur étranger, un groupe criminel ou un réseau idéologique peut recruter des jeunes sans antécédents importants, leur fournir une cible, leur remettre une arme et exiger une vidéo comme preuve de l’exécution.
Les commanditaires demeurent invisibles. Les exécutants changent constamment. Les réseaux se reconstituent rapidement après chaque arrestation.
Les révélations de la police de Toronto soulèvent également des questions plus larges sur l’état de la sécurité publique au Canada.
Comment des armes américaines peuvent-elles circuler aussi librement entre plusieurs cellules criminelles? Comment des adolescents ou de très jeunes adultes peuvent-ils être recrutés aussi facilement pour participer à des fusillades? Comment expliquer qu’un individu puisse accepter de tirer sur une synagogue ou un bâtiment diplomatique pour une somme qui équivaut parfois à quelques jours de salaire?
L’affaire illustre également la difficulté croissante pour les autorités d’attribuer clairement la responsabilité des actes de violence. Lorsqu’un jeune homme de 18 ou 19 ans appuie sur la détente, est-il un criminel ordinaire, un membre du crime organisé, un mercenaire à bas prix ou l’instrument involontaire d’une opération politique orchestrée à l’étranger?
La réponse est peut-être désormais : un peu de tout cela à la fois.
Les policiers torontois parlent de « multiples réseaux » composés de plusieurs cellules recrutant chacune leurs propres exécutants. Si cette analyse est exacte, le Canada pourrait être confronté à une évolution importante du paysage criminel : le passage d’organisations relativement structurées à un marché décentralisé de la violence où les armes, les recruteurs et les exécutants circulent librement entre différentes causes, différents groupes et différents commanditaires.
Autrement dit, après l’ubérisation du travail, voici peut-être venue l’ère de l’ubérisation du crime.



