Une forteresse au cœur du Montréal colonial
Bien que souvent oubliée aujourd’hui, la Citadelle de Montréal fut pendant près de deux siècles un élément central du dispositif militaire de la ville. Établie au XVIIᵉ siècle et démantelée au début du XIXᵉ, cette modeste redoute, qualifiée de « citadelle » dans les documents de l’époque, s’inscrivait dans un vaste effort de fortification de la colonie en réponse aux menaces constantes de guerre et de siège. À la différence de sa grande sœur de Québec, elle n’a laissé aucune trace visible dans le paysage urbain moderne, mais elle demeure attestée dans les archives, les cartes anciennes et les descriptions militaires.
De la redoute de bois à la citadelle
C’est en 1658, soit seize ans après la fondation de Ville-Marie, que la première structure désignée comme citadelle voit le jour sur un promontoire rocheux situé dans le secteur de l’actuel Vieux-Montréal, non loin du Pied-du-Courant et du coteau Saint-Louis. Elle remplaçait une première redoute de refuge, érigée à la Pointe-à-Callière, jugée vulnérable. Ce nouveau site offrait une position légèrement surélevée, plus facile à défendre et stratégiquement mieux placée pour surveiller les abords du fleuve Saint-Laurent.
La citadelle primitive était de construction sommaire : un petit bastion carré d’environ 6 mètres de côté et 5 mètres de haut, comprenant une cheminée pour maintenir une chaleur minimale en hiver. Cet édifice rudimentaire remplissait d’abord une fonction de refuge militaire en cas d’attaque iroquoise, à une époque où la colonie vivait sous une pression constante.
Développement au XVIIIᵉ siècle
Au cours du XVIIIᵉ siècle, à mesure que Montréal se dote de véritables remparts de pierre (1716–1738), la citadelle devient un élément secondaire mais complémentaire du système défensif. En 1723, une batterie de canons est ajoutée sur le coteau pour couvrir la rivière et le secteur en aval. Ce dispositif témoigne de l’évolution des besoins militaires : la citadelle n’est plus seulement un abri, mais participe activement à la défense extérieure de la ville fortifiée.
Après la conquête britannique de 1760, les autorités coloniales conservent l’installation. Une citadelle en bois y est construite, accompagnée d’une poudrière, d’un entrepôt, d’un puits et d’une caserne. Ces structures, sans jamais atteindre la monumentalité de Québec, servaient d’infrastructure logistique et de point d’appui tactique pour la garnison britannique en poste à Montréal.
Démolition et disparition au XIXᵉ siècle
L’essor urbain du début du XIXᵉ siècle sonne le glas des fortifications de Montréal. Devenue entrave au développement, la muraille est progressivement détruite entre 1804 et 1817, selon les prescriptions d’un acte législatif adopté par le Parlement du Bas-Canada en 1801. Le Champ-de-Mars est nivelé, les bastions arasés, et l’espace libéré pour le tracé de nouvelles rues.
Quant à la citadelle proprement dite, elle est démolie en 1821, dans le cadre des travaux visant à prolonger la rue Notre-Dame vers l’est. Le coteau Saint-Louis, sur lequel elle reposait, est en grande partie rasé. Aucun élément n’est conservé. Le site est réaménagé en quartier résidentiel, puis partiellement absorbé par les réaménagements successifs du XIXᵉ siècle. Ce processus s’achève sans commémoration ni conservation.
Vestiges documentaires et traces cartographiques
Aujourd’hui, aucun vestige architectural n’est visible en surface. Pourtant, la citadelle est bien attestée par plusieurs sources documentaires :
- Des plans anciens, français et britanniques, conservés à Ottawa et à Londres, localisent clairement la structure à l’est du noyau urbain d’alors.
- Des cartes de Montréal du XVIIIᵉ siècle mentionnent la « citadelle » ou « redoute » à proximité de la rue Notre-Dame et du Pied-du-Courant.
- Des textes législatifs et municipaux décrivent son démantèlement au début du XIXᵉ siècle.
Des fouilles archéologiques ponctuelles dans le secteur du Champ-de-Mars, de Pointe-à-Callière, ou dans les ruelles adjacentes ont permis de retrouver des fragments de murs défensifs et de fondations contemporaines, bien que la citadelle elle-même n’ait jamais fait l’objet d’un projet de fouille ciblée.
Une mémoire disparue, mais historiquement attestée
Contrairement à la Citadelle de Québec, transformée en emblème national, celle de Montréal n’a jamais été intégrée à une mémoire collective forte. Le fait qu’elle ait été plus modeste, moins impressionnante sur le plan architectural, et rapidement absorbée par le développement urbain, a contribué à son oubli. Pourtant, elle témoigne d’une réalité militaire bien ancrée : Montréal fut aussi, et dès ses débuts, une ville fortifiée.
La redécouverte récente de ses traces dans les archives et les études patrimoniales invite à reconsidérer la place de ce site dans l’histoire montréalaise. Non comme monument, mais comme élément fondateur du rapport de la ville à la guerre, à l’espace et à la sécurité, dans un contexte colonial instable.



