Dans son enquête, Bloomberg explique que la génération Z, écrasée par la flambée des loyers, le coût de la vie et l’angoisse d’un avenir professionnel menacé par l’intelligence artificielle et l’automatisation, déclenche une vague mondiale de protestations qui déstabilise déjà des gouvernements sur plusieurs continents.
De Katmandou à Antananarivo, de Lima à Belgrade, ces mouvements ont déjà provoqué la chute de dirigeants au Népal, à Madagascar et en Bulgarie, tandis que des gouvernements en Indonésie, au Pérou ou en Serbie font face à une contestation persistante, structurée en grande partie sur les réseaux sociaux. Cette colère juvénile ne se limite pas aux pays en développement : même dans les économies avancées, les inquiétudes liées à l’accessibilité financière et à l’avenir économique redessinent le paysage politique, comme l’a illustré la victoire surprise de Zohran Mamdani à la mairie de New York.
Si les déclencheurs varient d’un pays à l’autre, les griefs fondamentaux sont largement partagés. Hausse des inégalités, sous-emploi chronique, corruption endémique et sentiment croissant, chez les étudiants et les jeunes travailleurs, qu’ils n’atteindront jamais le niveau de vie de leurs parents. Selon le Carnegie Protest Tracker, l’année en cours a vu 53 manifestations de plus de 10 000 personnes dans 33 économies, un record depuis le lancement de ce suivi en 2017.
Pour comprendre ce qui alimente cette colère dans les foyers de tensions les plus actifs, Bloomberg Economics a analysé plus de 22 millions de données à l’aide d’un modèle d’apprentissage automatique. Les résultats montrent que, du Népal au Maroc en passant par Madagascar et le Pérou, une combinaison de forte pénétration des réseaux sociaux et de population très jeune accroît fortement le risque que des frustrations liées aux inégalités, au chômage et à la corruption basculent en troubles civils majeurs.
Les sociétés où l’âge médian se situe entre 15 et 30 ans apparaissent particulièrement vulnérables aux mouvements de contestation, contrairement aux pays plus vieillissants. L’impact des réseaux sociaux est déterminant dans les économies émergentes, où une augmentation rapide de leur usage agit comme un accélérateur de mobilisation, un phénomène beaucoup moins marqué dans les pays riches où ces plateformes sont déjà omniprésentes.
À Mexico, lors d’une manifestation rassemblant environ 17 000 jeunes en novembre, un étudiant de 20 ans brandissait une affiche représentant Master Chief, le héros de la franchise de jeux vidéo Halo, symbole de désobéissance à des ordres jugés injustes. Comme beaucoup d’autres, il expliquait ne voir aucun avenir possible hors du domicile familial. Informé via Discord, il avait aussi pris connaissance de mobilisations similaires en Espagne, en Argentine et surtout au Népal, où des manifestations menées par la génération Z ont renversé le gouvernement.
Au Népal justement, l’interdiction des réseaux sociaux a agi comme un détonateur. Des années de frustration liées au manque d’emplois décents, à l’exil forcé de nombreux jeunes travailleurs et à l’ostentation des élites politiquement connectées ont explosé dans la rue. La répression violente n’a pas empêché l’incendie de bâtiments gouvernementaux, ni la chute du premier ministre KP Sharma Oli en septembre. Les manifestants ont même organisé une consultation informelle en ligne pour désigner une figure de transition, conduisant à la nomination d’une ancienne juge de la Cour suprême comme cheffe intérimaire du pays.
Ailleurs, les causes structurelles diffèrent mais convergent. Au Pérou et au Mexique, l’inégalité des revenus figure parmi les principaux moteurs de la contestation. Aux Philippines, la corruption politique arrive en tête des facteurs de mobilisation. À Madagascar, c’est l’extrême pauvreté qui alimente la colère : près des deux tiers de la population vivent avec moins de trois dollars par jour, tandis que l’accès à l’eau potable et à l’électricité reste limité, des carences devenues centrales dans les revendications.
Les projections pour 2026 sont tout aussi préoccupantes. Bloomberg Economics identifie l’Éthiopie, la République centrafricaine, l’Angola, le Guatemala, la République du Congo et la Malaisie comme les prochains foyers potentiels de troubles majeurs. En Malaisie, les tensions sont aggravées par la montée de l’islamisme, les fractures politiques internes et la lassitude économique, un contexte dans lequel le gouvernement reconnaît désormais le poids politique croissant de la jeunesse.
Les économies développées ne sont pas épargnées. Les États-Unis, l’Indonésie et Israël figurent parmi les pays où le risque de manifestations a augmenté cette année. À Los Angeles, des protestations contre les expulsions massives ont entraîné le déploiement de la Garde nationale, tandis qu’en Indonésie, étudiants et travailleurs ont dénoncé la corruption et la hausse du coût de la vie.
Un indice spécifique de « misère jeunesse » élaboré par Bloomberg Economics montre que le malaise économique des jeunes progresse dans la majorité des régions du monde. Inflation galopante, chômage élevé et précarisation des emplois frappent particulièrement la génération Z. Selon l’Organisation internationale du travail, près d’un jeune sur quatre dans le monde n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation, une situation qui favorise l’entrée dans des emplois précaires et alimente la fragmentation politique.
Dans de nombreux pays, le drapeau pirate de One Piece est devenu un symbole transnational de cette colère générationnelle, flottant aussi bien à Katmandou qu’à Lima, Antananarivo ou Mexico. Cette iconographie, inspirée de la culture populaire et des jeux vidéo, reflète une contestation qui se nourrit d’imaginaires partagés au-delà des frontières.
Des économistes soulignent que cette vague de protestations s’inscrit dans une crise plus large des démocraties libérales. L’enjeu dépasse la rue : si les systèmes politiques ne parviennent pas à offrir des solutions crédibles, justes et durables, la colère pourrait se transformer en rupture plus profonde avec les institutions démocratiques elles-mêmes.



