Dans un article éclairant publié dans le National Post, Simon Tuck explore la possibilité croissante que le Canada devienne un point stratégique pour la production de fentanyl, si les États-Unis parviennent à mieux contrôler leur frontière avec le Mexique. Bien qu’il n’existe actuellement aucune preuve tangible que le fentanyl afflue massivement du Canada vers les États-Unis, des experts estiment que ce scénario pourrait rapidement se concrétiser.
Simon Tuck rapporte que Jonathan Caulkins, chercheur au Manhattan Institute et professeur à Carnegie Mellon, spécialisé dans les chaînes d’approvisionnement criminelles, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, les cartels de la drogue nord-américains sont mobiles, réactifs et capables d’adapter leurs routes de contrebande à la géopolitique. Si la frontière sud devient plus difficile à franchir, la frontière nord pourrait bien devenir l’alternative privilégiée.
Ce changement stratégique intervient dans un contexte tendu : le président américain Donald Trump vient tout juste d’imposer de nouveaux tarifs douaniers de 35 % sur certaines exportations canadiennes, accusant Ottawa de ne pas coopérer assez pour stopper « l’inondation de fentanyl » vers les États-Unis. Pourtant, selon l’étude coécrite par Caulkins et Bishu Giri pour le Manhattan Institute, cette accusation ne repose sur aucune donnée solide.
En effet, l’étude révèle que 40 % des saisies majeures de fentanyl aux États-Unis ont lieu à la frontière mexicaine, contre seulement 1,2 % à la frontière canadienne pour la poudre, et 0,5 % pour les pilules. De plus, Caulkins précise que les réseaux canadiens de production se contentent généralement d’assembler les derniers ingrédients des opioïdes à partir de précurseurs importés — principalement de Chine ou d’Inde — contrairement aux cartels mexicains qui mènent l’ensemble du processus de fabrication localement.
Simon Tuck souligne que le gouvernement canadien a tout de même pris des mesures importantes depuis les premières déclarations de Trump sur le fentanyl. Ottawa a renforcé les dispositifs à la frontière, investi 78,7 millions de dollars pour étendre les capacités réglementaires de Santé Canada, embauché un « tsar du fentanyl », lancé des consultations législatives et déposé le projet de loi C-2, la Loi sur les frontières solides.
Mais ces efforts n’empêchent pas certaines critiques. Candace Laing, PDG de la Chambre de commerce du Canada, a qualifié les justifications de Trump pour ses tarifs de « fact-less sheet », dénonçant une turbulence commerciale sans fondement. Pour sa part, Jamie Tronnes, directrice du Center for North American Prosperity and Security, estime que le Canada prend le problème au sérieux, mais pourrait accentuer sa lutte contre le blanchiment d’argent, un élément clé du financement des cartels.
Du côté de FINTRAC (Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada), Darren Gibb affirme que dissimuler les profits issus du trafic de fentanyl est « le talon d’Achille » des organisations criminelles. L’Agence souhaite d’ailleurs accentuer sa collaboration avec les industries pour empêcher le détournement des précurseurs chimiques.
En somme, Simon Tuck met en lumière un risque réel, mais encore potentiel : si la pression augmente sur la frontière sud des États-Unis, les regards — et les routes de la contrebande — pourraient bien se tourner vers le nord. Le Canada, bien qu’actuellement marginal dans la crise du fentanyl, pourrait en devenir un acteur central si les cartels y voient une opportunité.



