À l’approche de l’Halloween, certaines histoires du vieux Québec reprennent vie d’elles-mêmes. Celle du fantôme de la rue Arago, survenue en septembre 1929 dans le quartier Saint-Sauveur, est de celles qu’on raconte à voix basse, entre curiosité et amusement.
C’est José Doré, dans un article publié en novembre 2021 sur Monsaintsauveur.com, qui a magistralement dépoussiéré cet épisode oublié, à partir des comptes rendus originaux du Soleil, de L’Action catholique et de La Presse.
Ce que l’on découvre à travers ses recherches dépasse la simple blague d’Halloween : une véritable folie collective, trois nuits durant, qui mit tout un quartier en alerte et mobilisa la police municipale de Québec.
Trois nuits de panique dans Saint-Sauveur
Le 23 septembre 1929, les premiers témoins affirment avoir vu une silhouette blanche se promener sur les toits de la rue Châteauguay. Le lendemain, c’est rue Arago Ouest, au pied de la côte de l’Aqueduc, que le spectre revient hanter les passants. Très vite, la panique s’installe : des centaines d’habitants sortent armés de bâtons, de pelles ou de fourches, décidés à capturer l’intrus.
Les journaux parleront d’une véritable « folie collective ». On jette des pierres, on crie, on court ; un constable évoquera même des coups de feu tirés vers l’apparition. Les vitres se brisent, les enfants pleurent, les rumeurs se propagent : le fantôme de Saint-Sauveur est devenu une affaire publique.
La police en chasse du spectre
Devant l’ampleur du tumulte, la police municipale déploie une vingtaine d’agents dans le secteur, autour de la côte de l’Aqueduc et de la rue des Franciscains. Le sergent Jean Verret, lui-même résident du quartier, et le lieutenant-détective Lauréat Lacasse — assez connu à l’époque pour la résolution d’une enquête pour meurtre quelques années plus tôt — prennent les choses en main.
Le 25 septembre, plus de 2 000 personnes s’entassent autour de la rue Arago dans l’espoir d’assister à une nouvelle apparition. Quand le « revenant » surgit enfin, le sergent Verret fonce sur lui et revient triomphalement avec un drap blanc, une chaudière et quelques planches. Le terrible fantôme n’était qu’une robe de nuit dressée sur un bâton, plantée dans une chaudière renversée et mûe à distance par une corde à linge.
Un second fantôme… sur les toits
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le lieutenant Lacasse découvre peu après un deuxième dispositif, cette fois suspendu au-dessus d’une antenne radio : un cintre recouvert d’une robe de nuit, qu’on pouvait faire monter ou descendre grâce à une ficelle.
L’enquête révèlera que la première panique avait été provoquée par le simple passage d’une femme vêtue de blanc, et que quelques jeunes du quartier avaient ensuite profité du climat d’excitation pour mystifier tout le monde.
Les farceurs démasqués
Les auteurs de la blague ne seront jamais nommés publiquement, mais, selon les recherches de José Doré, il s’agirait de trois jeunes hommes de Saint-Sauveur, peut-être issus des familles Morillon ou Beaulé, qui habitaient justement les maisons bordant la rue Arago Ouest, entre la côte de l’Aqueduc et l’escalier des Franciscains.
Leur invention, bien que farfelue, fit sensation. Les journaux montréalais eux-mêmes en parlèrent. Et si la rumeur d’une amende de 5 $ circule depuis, Doré précise qu’elle n’a pas été confirmée par les sources d’époque : il semble plutôt que la police ait choisi une punition plus imaginative.
La dernière apparition du fantôme
Le 21 novembre 1929, les habitants furent invités à assister à la “dernière apparition” du fantôme, lors du bazar de la paroisse Saint-Joseph, au coin des rues Saint-Sauveur et Châteauguay. L’Action catholique rapporta que la foule y était immense et que la mise en scène, « très bien réussie », fit éclater de rire toute la foule.
Ainsi se termina la courte mais mémorable carrière du fantôme de la rue Arago, dont la popularité avait conquis la province.
Un quartier, une époque
Au-delà de la farce, cette histoire dit beaucoup du Québec des années 1920 : des quartiers populaires soudés, où la rumeur se propageait à la vitesse de la parole ; une police encore proche des citoyens ; et surtout, un sens de l’humour qui servait de soupape à la vie quotidienne.
Presque cent ans plus tard, le fantôme de la rue Arago hante encore les chroniques locales, non pas comme un spectre, mais comme le symbole d’un temps plus simple où l’effroi pour rire était un peu plus bon enfant.
Et si, à l’Halloween, les passants de Saint-Sauveur sentent parfois un frisson en longeant la côte de l’Aqueduc, c’est peut-être que le vieux drap blanc de 1929 flotte encore quelque part dans la mémoire du quartier.



