Le régime iranien a-t-il perdu la bataille du hijab ?

L’Agence France-Presse dans un article sur CTV News rapporte qu’en Iran, des scènes autrefois inimaginables se multiplient désormais dans l’espace public : femmes se promenant sans foulard dans des galeries d’art contemporaines, clientes de cafés arborant des styles inspirés de l’Europe, jeunes dansant lors d’événements culturels ou sportifs sans porter le hijab. Officiellement pourtant, le port du voile demeure obligatoire depuis la révolution islamique de 1979, et les autorités continuent d’affirmer qu’il s’agit d’un pilier non négociable du régime.

Cette contradiction apparente alimente une question centrale : les autorités iraniennes ont-elles réellement relâché leur emprise sur l’obligation du hijab, ou s’agit-il d’une pause tactique dans un contexte politique fragile ? L’AFP souligne que la situation actuelle se déploie à un moment critique pour le pouvoir religieux, affaibli par une récente guerre de douze jours avec Israël et par l’âge avancé du guide suprême, Ali Khamenei, aujourd’hui âgé de 86 ans.

La mémoire des manifestations nationales de 2022-2023 reste vive. Déclenchées par la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un hijab jugé mal porté, ces protestations ont ébranlé le régime et profondément modifié le rapport de force dans la rue. Selon plusieurs analystes cités par l’AFP, la désobéissance civile persistante des femmes iraniennes a créé un fait accompli que l’État peine désormais à inverser.

Roya Boroumand, cofondatrice et directrice exécutive du Centre Abdorrahman Boroumand pour les droits humains en Iran, explique que les images de femmes sans hijab sont le fruit d’une pression populaire continue, et non d’une réforme concédée par le pouvoir. Elle insiste sur le caractère graduel et courageux de cette conquête de liberté, arrachée par des années de résistance quotidienne.

Dans les grandes villes comme Téhéran, les coiffures apparentes, les vêtements plus ajustés et parfois dévoilant épaules ou jambes sont devenus monnaie courante, même si cette évolution varie selon les régions et les milieux sociaux. Les autorités continuent toutefois de sanctionner certains commerces accusés de tolérer le non-respect du code vestimentaire, rappelant que la loi demeure en vigueur.

L’AFP rapporte plusieurs incidents récents illustrant cette ambiguïté. Sur l’île de Kish, deux organisateurs d’un marathon ont été arrêtés après la diffusion d’images montrant des femmes courant tête nue, et un café associé à l’événement a été fermé. À Téhéran, l’ouverture d’un centre commercial transformée en fête improvisée ou la présence de femmes sans hijab dans un stade de deuxième division de football ont aussi circulé massivement sur les réseaux sociaux.

Pour Arash Azizi, chercheur et chargé de cours à l’université Yale, le régime a cessé d’imposer le hijab avec la même brutalité qu’auparavant, sans pour autant renoncer à ce principe idéologique fondamental. Il estime que revenir à une application stricte serait désormais politiquement risqué, car il serait difficile de « remettre le génie dans la bouteille ».

Cette tolérance relative reste néanmoins fragile. Le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei, a récemment averti qu’une nouvelle vague de répression pourrait viser les réseaux accusés de promouvoir le non-port du voile. Début décembre, Ali Khamenei a lui-même défendu publiquement le hijab, affirmant qu’il permettait aux femmes iraniennes de jouer un rôle actif dans la société tout en respectant les valeurs islamiques.

L’arrestation, le 12 décembre, de la lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, connue pour refuser de porter le hijab en public depuis sa libération médicale, est venue rappeler la capacité intacte du régime à frapper fort. Selon Boroumand, le risque d’un durcissement soudain est bien réel, d’autant plus que la répression s’est intensifiée après le conflit avec Israël, avec une hausse marquée des exécutions et des persécutions visant notamment la minorité baha’ie.

L’AFP note que le hijab reste au cœur de l’idéologie de la République islamique, historiquement présentée comme un rempart contre la « gharbzadegi », l’occidentalisation perçue comme une menace culturelle. Pourtant, des divisions internes apparaissent. Le président Masoud Pezeshkian, considéré comme moins rigoriste, a déjà affirmé que les femmes ne devraient pas être contraintes de porter le voile.

Selon Azizi, si Ali Khamenei persiste à défendre l’obligation du hijab, une future direction du régime pourrait être forcée d’entériner une réalité déjà visible dans les rues iraniennes : un abandon de fait, sinon de droit, du hijab obligatoire.

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