Depuis des décennies, l’Organisation des Nations unies fonctionne dans un état de tension budgétaire chronique, dépendante de la bonne volonté — et de la discipline — de ses États membres. Mais selon son secrétaire général, la situation actuelle ne relève plus d’un simple déséquilibre conjoncturel. Elle constitue désormais une menace existentielle. Dans une mise en garde d’une rare gravité, António Guterres alerte sur un risque d’effondrement financier imminent de l’institution, évoquant un point de rupture qui pourrait être atteint dès l’été 2026.
Une alerte sans précédent venue du sommet de l’ONU
Dans un article publié par la BBC, les journalistes Maia Davies et Imogen Foulkes, correspondante à Genève, rapportent qu’António Guterres a adressé une lettre à l’ensemble des 193 États membres de l’ONU afin de les exhorter à honorer leurs obligations financières (BBC, Davies et Foulkes). Le secrétaire général y décrit une crise budgétaire « qui s’aggrave » et qui « menace directement la capacité de l’Organisation à remplir ses missions fondamentales ».
Selon Guterres, les liquidités de l’ONU pourraient être épuisées d’ici juillet, rendant impossible l’exécution même des budgets déjà approuvés. Il précise que si l’ONU a connu par le passé des périodes de tension financière, la situation actuelle est « catégoriquement différente », en raison du caractère assumé et désormais officiel du non-paiement par certains États.
Des contributions obligatoires de plus en plus ignorées
Comme le rappellent Davies et Foulkes pour la BBC, le fonctionnement de l’ONU repose sur un principe clair inscrit dans la Charte : chaque État membre doit verser une contribution évaluée — dite assessed contribution — destinée à financer le budget régulier et les opérations de maintien de la paix. Or, en 2025, le montant total des cotisations impayées a atteint un niveau record, équivalant à 77 % des sommes dues.
Dans sa lettre, António Guterres souligne que plusieurs décisions de non-paiement ont été « formellement annoncées », sans toutefois nommer les pays concernés. Il insiste sur le fait que « l’intégrité de l’ensemble du système » dépend du respect de ces engagements financiers, sans lesquels l’ONU devient structurellement ingouvernable.
Le rôle central du retrait financier américain
L’article de la BBC identifie clairement la principale source du choc : les États-Unis, historiquement le plus important contributeur de l’ONU. Sous la présidence de Donald Trump, Washington a refusé de verser sa contribution au budget régulier de l’ONU en 2025 et n’a fourni qu’environ 30 % du financement attendu pour les opérations de maintien de la paix (BBC, Davies et Foulkes).
En janvier, l’administration Trump a en outre annoncé son retrait de 31 agences onusiennes, qualifiées de « gaspillage de l’argent des contribuables » et accusées de promouvoir des « agendas globalistes » contraires aux priorités américaines. Bien que les États-Unis aient promis 2 milliards de dollars pour certains programmes humanitaires en décembre, ce montant reste très inférieur aux 17 milliards de dollars dépensés par Washington en 2022 pour l’aide internationale via l’ONU.
Une crise aggravée par des règles financières paradoxales
Un élément central de la crise, mis en lumière par la BBC, réside dans une règle budgétaire particulièrement contraignante : lorsque l’ONU n’est pas en mesure de mettre en œuvre certains programmes, elle est tenue de rembourser les fonds non utilisés aux États membres — même lorsque ces fonds n’ont jamais été effectivement versés.
António Guterres parle d’un « double coup » : l’Organisation se voit contrainte de restituer de l’argent qu’elle ne possède pas. Il indique ainsi que, dans le cadre de l’évaluation budgétaire de 2026, l’ONU a dû rembourser 227 millions de dollars au cours du seul dernier mois, malgré l’absence de recettes correspondantes (BBC, Davies et Foulkes). « Nous ne pouvons pas exécuter des budgets avec des fonds non collectés, ni rendre des fonds que nous n’avons jamais reçus », écrit-il.
Des conséquences déjà visibles sur le terrain
À Genève, siège européen des Nations unies, les signes de crise sont désormais visibles jusque dans la vie quotidienne des bâtiments : escalators régulièrement à l’arrêt, chauffage réduit, affiches d’avertissement placardées dans les couloirs, selon la BBC. Mais les effets les plus graves se font sentir bien au-delà des murs administratifs.
Toujours selon Davies et Foulkes, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme avertit que de nombreuses violations graves ne pourront plus être documentées, faute de moyens pour déployer des enquêteurs — compromettant ainsi des poursuites futures pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité. En Afghanistan, ONU Femmes a été contrainte de fermer des cliniques pour mères et nourrissons, dans un pays où la mortalité maternelle figure parmi les plus élevées au monde. Le Programme alimentaire mondial, de son côté, a dû réduire les rations destinées aux réfugiés fuyant la guerre au Soudan.
Une crise multilatérale plus large
La BBC souligne également que les États-Unis ne sont pas seuls à réduire leur engagement : le Royaume-Uni et l’Allemagne ont annoncé des diminutions significatives de leur aide étrangère, ce qui accentue la fragilisation financière de l’ONU. La sortie récente de Washington de l’Organisation mondiale de la santé, malgré des obligations juridiques de paiement selon les juristes de l’OMS, illustre la profondeur de la rupture en cours.
António Guterres avait déjà parlé, en octobre, d’une « course vers la faillite », et averti en décembre que l’ONU traversait sa période financière la plus fragile depuis des années (BBC, Davies et Foulkes).
Un ultimatum clair aux États membres
En conclusion de sa lettre, rapportée par la BBC, le secrétaire général ne laisse place à aucune ambiguïté : soit les États membres honorent intégralement et ponctuellement leurs contributions, soit ils devront refondre en profondeur les règles financières de l’Organisation pour éviter un effondrement imminent. « La conclusion est claire », écrit-il. Sans réforme ou sans discipline budgétaire, l’ONU ne pourra plus remplir le rôle central qu’elle prétend jouer sur la scène internationale.
Au-delà de la crise financière, c’est ainsi la viabilité même du multilatéralisme onusien qui se trouve aujourd’hui posée — non plus comme un débat théorique, mais comme une urgence concrète.



