Louis Morissette : la diversité pour les uns, le mépris de classe pour les autres

La controverse entourant François.e ne porte désormais plus seulement sur le film. En accordant une entrevue à Karima Brikh et Rémi Villemure, Louis Morissette avait l’occasion de répondre aux objections suscitées par son œuvre et, peut-être, de dissiper certains malentendus. Son attitude aura plutôt renforcé l’impression d’un artiste profondément convaincu de se trouver du bon côté de l’histoire, face à des critiques qu’il paraît juger indignes d’être sérieusement considérés.

Le film, dans lequel un homme se fait passer pour une femme transgenre afin d’obtenir du financement, avait déjà provoqué des réactions contradictoires. Certains lui reprochent son traitement de la transidentité; d’autres y voient plutôt une illustration involontaire des effets des politiques de diversité dans le milieu culturel.

Mathieu Bock-Côté a notamment estimé que l’homme blanc y était réduit à un personnage caricatural destiné à être humilié. Interrogé à ce sujet sur les ondes de QUB Radio, Louis Morissette n’a pas semblé particulièrement disposé à examiner cette lecture. Il s’est contenté de dire que la critique de Bock-Côté ne l’avait « pas étonné », une façon commode de ranger immédiatement le propos dans une catégorie idéologique prévisible sans avoir à répondre à son contenu.

Après tout, la question n’était pas de savoir si Mathieu Bock-Côté avait formulé une critique conforme à ses convictions habituelles. Elle était de savoir si l’on pouvait légitimement reprocher quelque chose au film.

Une question « tendancieuse »

L’échange s’est envenimé lorsque Karima Brikh a demandé si un jeune homme blanc de Verdun pouvait encore espérer se tailler une place dans le milieu culturel en 2026.

« Karima, Karima, Karima. Tu ne peux pas dire une affaire de même », a répliqué Morissette, qualifiant sa question de « tendancieuse ».

Pour démontrer que les hommes blancs ne sont pas exclus, il a invité les animateurs à observer la composition de QUB Radio et la liste des chroniqueurs du Journal de Montréal. Selon lui, ces milieux seraient encore composés à 90 % ou 95 % de personnes blanches. Il a également avancé qu’environ 80 % des emplois demeureraient accessibles aux hommes blancs, sans que cette proportion soit documentée pendant l’échange.

Cette réponse passe toutefois à côté de la question. Karima Brikh ne demandait pas quelle était la composition historique ou actuelle des entreprises médiatiques. Elle s’interrogeait sur les possibilités offertes aujourd’hui à un jeune qui cherche à entrer dans le milieu. La proportion de personnes déjà en poste ne permet pas de mesurer les effets des nouveaux critères d’embauche, des quotas ou des programmes de financement fondés sur l’identité.

Lorsque Brikh lui a demandé qui devrait alors abandonner son poste, Morissette a répliqué qu’il ne l’accusait pas personnellement. Pourtant, son raisonnement consistait bien à utiliser la présence actuelle de personnes blanches pour évacuer toute inquiétude concernant leur accès futur au milieu.

Les « Steve et Kevin » du 418

L’échange devient encore plus révélateur lorsque Louis Morissette évoque les « Steve et Kevin » ayant critiqué son film. Il explique qu’il s’agit d’un certain profil d’internautes, dont plusieurs proviendraient de la région de Québec, à en juger par leurs comptes et l’indicatif régional 418.

La référence est difficile à dissocier d’une caricature sociale bien connue. Les « Steve » et les « Kevin » deviennent ici les représentants anonymes d’un Québec populaire, périphérique et probablement plus conservateur, que l’on veut réduire ici à des «colons» qui ne méritent pas d’être entendus.

Karima Brikh lui signale d’ailleurs directement que cette manière de parler peut être perçue comme du « mépris de classe ». Plutôt que de s’interroger sur la connotation de ses paroles, Morissette raconte que certains de ces internautes lui auraient demandé pourquoi produire un film sur des personnes représentant environ 1 % de la population. Sa réponse est alors de les inviter à aller voir un film de superhéros.

On peut désapprouver ces internautes et défendre pleinement la pertinence d’un film abordant la transidentité. Ce n’est pas la question. Le problème réside dans la facilité avec laquelle un artiste célébrant la représentation et l’ouverture à la différence se permet de réduire une partie de son propre public à une caricature de classe.

Rémy Villemure lui-même finit par observer que son irritation a « paru un petit peu ». Elle avait effectivement paru.

Recevoir seulement les critiques autorisées

Morissette semble également jouer sur les mots lorsqu’il est question de sa capacité à « recevoir la critique ». Plutôt que de considérer l’ensemble des réactions du public, il ramène la discussion à l’accueil des critiques cinématographiques professionnelles, généralement favorables au film.

Le glissement est habile. Dire que François.e a reçu de bonnes critiques dans les médias spécialisés permet de contourner le véritable reproche : Louis Morissette est-il capable d’écouter ceux qui n’ont pas apprécié son œuvre ou qui contestent son message?

Un film peut être bien évalué par les chroniqueurs culturels tout en soulevant des objections légitimes dans le public. L’une ne neutralise pas les autres. À moins, bien sûr, de considérer que seules les critiques provenant des milieux culturellement autorisés méritent d’exister.

La contradiction de l’inclusion

C’est là que se trouve la principale contradiction de cette entrevue. Louis Morissette défend un discours fondé sur l’ouverture, la diversité des expériences et l’importance d’entendre des points de vue différents. Mais dès que le point de vue exprimé vient d’une frange plus conservatrice ou populaire du Québec, cette ouverture semble rapidement atteindre ses limites, et verser dans un mépris élitiste primaire.

La diversité est enrichissante lorsqu’elle correspond aux catégories valorisées par le milieu culturel. Elle ne le serait plus lorsqu’elle prend la forme d’un « Steve » ou d’un « Kevin » du 418 qui refuse d’applaudir.

Morissette aurait pu défendre son film fermement tout en reconnaissant que certaines inquiétudes méritaient une réponse. Il aurait pu expliquer ses choix, admettre les ambiguïtés de son scénario ou simplement accepter que le public puisse y voir autre chose que ce qu’il souhaitait montrer. Il a plutôt donné l’impression de distribuer les certificats de respectabilité depuis une position de supériorité morale.

À ce stade, la controverse dépasse donc François.e. Elle révèle surtout la déconnexion d’une certaine élite culturelle avec une partie importante du peuple québécois. Un peuple dont elle prétend raconter les histoires, mais qu’elle semble parfois incapable d’écouter sans grimacer.

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