Manifestations massives en Iran : un autre régime autoritaire sous pression

Au moment même où le régime de Nicolás Maduro s’effondrait au Venezuela sous l’effet d’une intervention américaine spectaculaire, une autre capitale du camp anti-occidental s’embrasait. En Iran, une vague de manifestations déclenchée par l’effondrement économique s’est rapidement transformée en contestation politique ouverte, exposant les fragilités d’un régime que l’on disait encore récemment solidement verrouillé. L’enchaînement des événements — chute d’un allié stratégique à l’étranger, pression militaire et diplomatique accrue, puis soulèvement intérieur — confère aux troubles iraniens une portée qui dépasse largement la seule crise sociale.

Une colère économique qui déborde le cadre social

Selon une analyse conjointe de BBC Verify et BBC Persian, des manifestations ont éclaté dans au moins 17 des 31 provinces iraniennes, avec des signalements crédibles dans 11 autres. Les journalistes de la BBC précisent que leurs conclusions reposent uniquement sur des vidéos géolocalisées et authentifiées, ce qui laisse entendre que l’ampleur réelle du mouvement pourrait être sensiblement plus large.

Le point de départ est clairement économique. Comme le rapporte National Post, sous la plume de Joseph Brean, l’effondrement du rial iranien constitue l’élément déclencheur immédiat. Alors qu’un dollar américain s’échangeait contre environ 32 000 rials en 2015, au moment de l’accord sur le nucléaire, la monnaie iranienne a plongé jusqu’à près de 1,5 million de rials pour un dollar en décembre 2025. Cette chute vertigineuse alimente une inflation approchant les 50 %, accélérant la hausse du prix des biens essentiels et provoquant une dégradation rapide du niveau de vie.

C’est dans ce contexte que les premières manifestations ont éclaté le 28 décembre au Grand Bazar de Téhéran, un lieu historiquement central dans les mobilisations politiques iraniennes. Des marchands ont fermé leurs échoppes, des rassemblements se sont formés, et la contestation s’est rapidement propagée vers l’ouest et le sud du pays.

Une contestation qui atteint les bastions du régime

L’un des éléments les plus révélateurs, mis en lumière par BBC Verify, est l’extension des manifestations à des villes traditionnellement loyales au régime, notamment Qom et Mashhad. Pour Sina Azodi, directeur du programme d’études moyen-orientales à l’Université George Washington, cité par la BBC, cette évolution est « très révélatrice » et indique que même la base sociale du pouvoir clérical subit de plein fouet les difficultés économiques.

Très rapidement, la tonalité des slogans a dépassé les revendications matérielles. Des chants hostiles au Guide suprême, Ayatollah Ali Khamenei, ont été documentés dans plusieurs villes. À l’Université de Téhéran, des manifestants ont scandé « mort au dictateur », tandis que dans la ville d’Iranshahr, des statues représentant Khamenei et le fondateur de la République islamique, Ruhollah Khomeini, ont été incendiées, selon des images vérifiées par BBC Persian.

Des vidéos authentifiées montrent également des slogans en faveur de Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran, un fait notable dans un pays où toute référence positive à l’ère monarchique est officiellement proscrite.

Répression, morts et chiffres disputés

Sur le plan humain, les bilans restent difficiles à établir avec certitude. CBC News, s’appuyant sur des dépêches de Reuters, rapporte qu’au moins 25 personnes ont été tuées au cours des neuf premiers jours de manifestations. Le groupe kurde Hengaw évoque un bilan similaire, tandis que le réseau HRANA parle d’au moins 35 morts et de plus de 1 200 arrestations. Reuters précise toutefois n’avoir pas été en mesure de vérifier indépendamment ces chiffres, soulignant les limites inhérentes à la couverture d’événements dans un pays où l’information est étroitement contrôlée.

La BBC a documenté plusieurs épisodes particulièrement violents, notamment à Malekshahi, dans la province d’Ilam, où des tirs ont été entendus près de bâtiments officiels, ainsi qu’à Fasa et à Azna, où des manifestants auraient incendié des installations policières après l’ouverture du feu par les forces de sécurité.

Après une réaction initialement prudente, la répression s’est durcie à la suite d’une intervention publique de Khamenei, appelant à remettre les « émeutiers » à leur place. Le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei, a affirmé que les autorités écouteraient les revendications « légitimes », tout en promettant une réponse ferme à ceux accusés de semer le chaos.

Le choc vénézuélien et l’isolement croissant de Téhéran

L’analyse du National Post insiste sur un élément de contexte majeur : la chute de Nicolás Maduro au Venezuela. Cet événement agit comme un révélateur psychologique et stratégique pour Téhéran. Comme l’explique Iran International, l’Iran a investi environ deux milliards de dollars au Venezuela au cours des deux dernières décennies, dans des projets automobiles, énergétiques, bancaires et logistiques, mais aussi comme plateforme de contournement des sanctions occidentales.

Avec l’arrestation de Maduro et la recomposition politique en cours à Caracas, la récupération de ces investissements apparaît hautement improbable. Iran International souligne que, compte tenu du statut sanctionné de l’Iran et de la masse des créances occidentales sur le Venezuela, Téhéran figure parmi les grands perdants financiers d’un éventuel réalignement de Caracas avec Washington. Cette perte potentielle s’ajoute à une économie iranienne déjà fragilisée par les sanctions et par les frappes israélo-américaines de 2025 contre des sites nucléaires et militaires, rappelées par la CBC.

Pressions extérieures et calculs intérieurs

Sur le plan international, la situation est rendue plus explosive encore par les déclarations du président américain Donald Trump, qui a menacé d’intervenir si les forces iraniennes tuaient des manifestants, selon les propos rapportés par la CBC et Reuters. En réponse, les autorités iraniennes accusent ouvertement des puissances étrangères de tenter de transformer des protestations économiques en chaos politique.

Dans ce contexte, le président iranien Masoud Pezeshkian a promis des réformes, notamment une refonte du système de subventions et la fin de certains taux de change préférentiels, mesures censées entrer en vigueur à partir du 10 janvier. Mais la poursuite des arrestations et l’usage accru de la force laissent planer le doute sur la capacité réelle du régime à désamorcer la crise par des concessions économiques seules.

Reza Pahlavi et la bataille du récit

C’est dans cette séquence tendue qu’est intervenue la lettre ouverte de Reza Pahlavi, publiée dans le Washington Post. Se présentant comme un chef de file de l’opposition démocratique, le fils du dernier shah y affirme que le régime iranien serait « fracturé » et que l’opposition serait désormais mieux coordonnée, estimant que le pays se rapproche d’un moment de transition historique.

Cette prise de parole, largement relayée dans la diaspora iranienne, vise à donner une traduction politique internationale à la colère de la rue. Elle demeure toutefois accueillie avec prudence par de nombreux observateurs, qui rappellent que l’héritage autoritaire de la monarchie pré-1979 continue de susciter une méfiance profonde chez une partie de la population iranienne, y compris parmi les opposants au régime actuel.

Une crise ouverte, sans issue évidente

Bref, l’Iran fait face à une convergence rare de pressions économiques, sociales, géopolitiques et symboliques. Si les manifestations actuelles ne constituent pas encore, selon plusieurs experts cités par la BBC, une menace existentielle immédiate pour la République islamique, elles révèlent un affaiblissement structurel accentué par la perte d’alliés stratégiques et par l’exemple vénézuélien.

À court terme, l’équilibre du régime repose toujours sur la loyauté des forces de sécurité. Mais à plus long terme, la question centrale demeure entière : jusqu’où un pouvoir miné par l’asphyxie économique, l’isolement international et la défiance populaire pourra-t-il encore contenir une société qui semble avoir cessé de croire à sa légitimité ?

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