La décision judiciaire rendue lundi dans l’affaire Waisuddin Akbari fait déjà couler beaucoup d’encre et suscite l’indignation d’une large part de la communauté juive canadienne. Comme le rapporte le journaliste Adrian Humphreys dans un article détaillé publié par le National Post le 29 juillet 2025, un homme reconnu coupable d’avoir menacé de poser des bombes dans toutes les synagogues de Toronto pour « tuer le plus de Juifs possible » a été condamné… à une peine de 60 jours de détention à domicile, suivie de trois années de probation.
Waisuddin Akbari, âgé de 41 ans, avait tenu ces propos glaçants en mars 2024 lors d’une discussion avec un vendeur dans une concession BMW. Pendant qu’il attendait un changement d’huile, il a commencé à déclamer une série de théories antisémites délirantes : selon lui, les Juifs contrôleraient les événements mondiaux, tireraient profit des intérêts sur les prêts automobiles, et comploteraient pour exterminer tous les non-Juifs. Il a terminé l’échange en annonçant qu’il placerait une bombe dans chaque synagogue torontoise pour en tuer un maximum, et que ses attaques seraient filmées pour être diffusées mondialement.
Le vendeur, lui aussi musulman et originaire du Pakistan comme l’accusé, a rapporté avoir été profondément ébranlé. Il n’a jamais cru qu’Akbari plaisantait. Il a alerté la police dès le lendemain, menant à l’arrestation de l’homme, inculpé pour menaces de mort et menaces de dommages matériels. Durant son procès, il a continué de nier les faits, allant jusqu’à prétendre qu’il ne savait pas ce qu’était une synagogue.
La juge Edward Prutschi, de la Cour de justice de l’Ontario à Newmarket, a reconnu la gravité morale des propos, admettant qu’ils étaient « empreints de haine, de préjugés et de biais à l’endroit des Juifs et des Israéliens ». Cependant, il a également souligné qu’il n’existait « aucune preuve de planification matérielle », d’achat d’explosifs, de schémas, ni de tentative de coordination. Les menaces ont été formulées à un seul individu et n’ont pas été publiées. En somme, il s’agissait, selon le juge, de paroles isolées, certes odieuses, mais sans acte posé.
Le jugement, malgré sa rhétorique sur la dangerosité des propos haineux, a donc conclu que la détention à domicile suffisait à « envoyer un message approprié », combinée à une interdiction de posséder des armes pendant 10 ans et l’enregistrement de l’ADN d’Akbari dans la base criminelle canadienne. Le juge a également pris en compte les circonstances atténuantes : parcours difficile de l’accusé (né en Afghanistan, réfugié au Pakistan, passé par la Russie avant d’immigrer au Canada en 2007), père de deux enfants, ancien propriétaire d’un restaurant shawarma, et soutien reçu de membres de la communauté ismaélienne.
Mais pour les organisations juives ayant livré des déclarations percutantes à la cour — Friends of Simon Wiesenthal Center, B’nai Brith Canada, Toronto Board of Rabbis, Centre for Israel and Jewish Affairs, Canadian Antisemitism Education Foundation — cette sentence incarne un échec dramatique du système judiciaire canadien.
Jaime Kirzner-Roberts, directrice du Friends of Simon Wiesenthal Center, a exprimé sa consternation au National Post : « À une époque de montée fulgurante de l’antisémitisme au Canada et ailleurs, il est alarmant qu’on puisse menacer de massacrer des Juifs et de faire exploser des synagogues sans écoper d’une peine sérieuse. C’est profondément troublant pour notre communauté. »
Même son de cloche pour Richard Robertson, directeur chez B’nai Brith Canada : « Les Juifs canadiens ne se sentent plus en sécurité. Ce climat de terreur, amplifié par les paroles de M. Akbari, amène nombre d’entre nous à remettre en question leur avenir dans ce pays. »
En cour, le juge Prutschi a admis que « les propos de M. Akbari ont instillé un sentiment de peur, de colère et de frustration difficile à quantifier au sein de la communauté juive ». Il a toutefois estimé que la réhabilitation de l’accusé, appuyée par des lettres de soutien, primait sur l’incarcération, concluant à un « terrible retournement ironique » dans le fait qu’Akbari, qui avait annoncé qu’on verrait bientôt son visage aux nouvelles, l’était finalement… pour avoir détruit sa propre vie.
Mais cette ironie ne fait pas sourire ceux qui réclament une réforme des lois canadiennes sur les crimes haineux. Car au-delà du cas Akbari, c’est l’impunité perçue envers certaines formes de haine — notamment quand elles visent les Juifs — qui inquiète. « Ce jugement envoie un message de banalisation dangereuse, affirme une source communautaire. Et en contexte de montée du climat antisémite depuis le 7 octobre 2023, il faut prendre la menace au sérieux. »
Comme le souligne Humphreys dans le National Post, même le procureur de la Couronne avait plaidé pour une peine d’emprisonnement de quatre à six mois, accompagnée d’un suivi strict. Le choix de ne pas y donner suite reflète, selon plusieurs analystes, une tendance inquiétante à minimiser les discours de haine lorsqu’ils ne s’accompagnent pas (encore) d’un passage à l’acte.
La question demeure : faudra-t-il qu’un attentat se produise pour que la justice canadienne prenne au sérieux les menaces explicites formulées contre les institutions juives?



