Notre-Dame de Montréal au cœur d’un conflit identitaire : un joyau patrimonial à redécouvrir

Depuis quelques semaines, la basilique-cathédrale Notre-Dame de Montréal se trouve au centre d’une controverse symbolique d’une rare intensité : des prières islamiques collectives y sont organisées de manière régulière devant sa façade, en pleine rue, à quelques mètres de ses portes monumentales. Si certains y voient une simple expression de foi dans l’espace public, d’autres y reconnaissent un geste à portée politique, une revendication territoriale implicite, voire une provocation à l’endroit d’un symbole central du patrimoine catholique québécois.

Le dimanche 8 juin 2025, une vidéo relayée par Guillaume-E Roy (Rebel News) a enflammé les réseaux : on y voit plusieurs dizaines de fidèles musulmans, alignés sur des tapis de prière en pleine rue, pendant que les cloches de la basilique retentissent à pleine volée, couvrant complètement les récitations liturgiques arabes. Ce choc visuel et sonore a suscité une onde de réaction dans l’espace public. Était-ce un simple hasard d’horloge, ou une réponse symbolique involontaire? Peu importe, car pour nombre de Québécois, les cloches de Notre-Dame sonnaient l’alarme.

Dimanche dernier, une contre-manifestation organisée par la militante laïque Mandana Javan s’est tenue au même endroit, forçant les prières à se relocaliser. Une centaine de personnes s’étaient réunies pour réclamer le respect du caractère patrimonial de la basilique et dénoncer ce qu’elles perçoivent comme une utilisation stratégique et ostentatoire d’un lieu hautement symbolique pour imposer une présence politico-religieuse étrangère aux valeurs québécoises.

Mais que représente vraiment cet édifice pour qu’un simple trottoir en devienne un théâtre de luttes identitaires?

Le cœur spirituel et architectural du Montréal catholique

La basilique Notre-Dame de Montréal, située dans le Vieux-Montréal, est bien plus qu’un lieu de culte : c’est le joyau architectural et patrimonial de la métropole. Sa silhouette néogothique, dressée depuis 1829, domine la place d’Armes et incarne à elle seule l’histoire religieuse, politique et culturelle du Québec francophone.

Sa construction débute en 1824, sur les ruines d’une église plus modeste érigée à l’époque de la Nouvelle-France. Le projet est confié à l’architecte irlandais James O’Donnell, qui y livre l’un des plus spectaculaires monuments religieux d’Amérique du Nord. Catholique de cœur mais anglican de naissance, O’Donnell se convertit peu avant sa mort, demandant à reposer dans la basilique qu’il avait conçue. Sa tombe est toujours visible dans la crypte de l’église.

À l’époque, Montréal est en pleine croissance. L’église est pensée pour accueillir plus de 3 000 fidèles — un chiffre colossal pour l’époque — et servir de point d’ancrage spirituel pour une population majoritairement francophone et catholique, vivant encore sous les effets du régime seigneurial, du clergé ultramontain et des luttes identitaires coloniales.

Un symbole de permanence et de transcendance

Notre-Dame ne se contente pas d’être un édifice somptueux. Elle est le théâtre des grandes heures du catholicisme québécois, témoin des processions, des grandes messes, des enterrements d’État et des hommages populaires.

C’est dans cette église que furent célébrées les funérailles de Maurice Richard, de Pierre Elliott Trudeau, et qu’eut lieu le mariage de Céline Dion et René Angélil. Des événements qui transcendent la foi pour toucher à l’imaginaire collectif québécois. Elle est aussi un centre culturel : concerts, spectacles son et lumière comme Aura, visites guidées, etc. Elle est le cœur battant du Vieux-Montréal touristique, mais aussi le dernier bastion visuel d’une identité religieuse enfouie sous les strates du multiculturalisme ambiant.

Son intérieur est un chef-d’œuvre : voûte bleue étoilée d’or, autels sculptés, orgue Casavant monumental à 7 000 tuyaux, retables minutieusement ciselés. L’effet est mystique, solennel, presque monarchique. Rien à voir avec une salle communautaire ou un pavillon culturel : ici, c’est un monde sacré qui s’impose dans la pierre.

Un lieu de mémoire à défendre?

Le choix de ce lieu par certains groupes islamistes ou pro-palestiniens pour y tenir des prières ou des manifestations n’est pas anodin. Il s’agit du site le plus iconique du catholicisme montréalais. Prier devant Notre-Dame, c’est s’approprier — même brièvement — le centre symbolique d’une histoire collective autrefois dominante. Ce geste, que d’aucuns décrivent comme pacifique, est interprété par d’autres comme une intrusion spirituelle, voire une stratégie de substitution culturelle.

Le débat devient alors celui de la laïcité active : le Québec peut-il tolérer que ses lieux patrimoniaux soient investis pour des pratiques religieuses étrangères à sa mémoire historique? Peut-il — sans contradiction — interdire les signes religieux pour les fonctionnaires, tout en laissant les trottoirs patrimoniaux devenir des lieux de culte occasionnels? La Loi 21 suffit-elle à encadrer ce nouveau défi?

Les cloches sonnent toujours

Quoi que l’on pense des intentions des uns ou des craintes des autres, la réalité est la suivante : la basilique Notre-Dame n’est pas un lieu neutre. Elle est un marqueur identitaire, un repère culturel, un legs du passé qui, aujourd’hui encore, soulève des passions.

Ce n’est pas un simple édifice religieux, mais une cathédrale-mémoire, un monument national. Lorsqu’on prie à ses portes, on ne prie pas n’importe où — et lorsqu’on la défend, on ne défend pas seulement un bâtiment, mais l’idée même que le Québec est un lieu doté d’une histoire propre, de symboles puissants, et d’un droit à les préserver.

Que les cloches aient sonné à dessein ou non le 8 juin dernier, elles auront au moins rappelé à tous que ce lieu n’a rien de banal. Et que la bataille pour l’âme du Québec passe aussi, parfois, par quelques mètres de pierre sacrée.

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