Paul D. Miller : « Les États-Unis ont choisi leur défaite en Afghanistan »

L’entretien mené par Catherine Putz et publié dans The Diplomat présente les thèses de Paul D. Miller autour de son ouvrage à paraître en octobre, Choosing Defeat: The Twenty-Year Saga of How America Lost Afghanistan. Professeur à l’Université Georgetown, ancien officier du renseignement militaire et ex-directeur pour l’Afghanistan et le Pakistan au Conseil de sécurité nationale américain, Miller retrace deux décennies de guerre et de décisions politiques ayant mené, selon lui, à une défaite choisie par les États-Unis.

Miller rappelle à Catherine Putz que la mission initiale après le 11 septembre 2001 n’était pas ambiguë : renverser les talibans qui refusaient de livrer Al-Qaïda, éliminer la menace terroriste et stabiliser l’Afghanistan pour empêcher le retour d’un sanctuaire djihadiste. Mais, comme il le résume, « nous avons échoué à exécuter toutes les parties de la mission, sauf tuer des terroristes ». Pour lui, il n’y a pas eu de « dérive de mission » : la nation-building et la contre-insurrection étaient inhérentes à l’objectif de départ, mais les États-Unis n’ont jamais su les mettre en œuvre efficacement.

Dans l’entretien, Miller démonte le mythe du « cimetière des empires », popularisé en 2001 par un article de Milt Bearden dans Foreign Affairs. Cette formule, note-t-il, fut reprise par les talibans et amplifiée par les médias internationaux, mais elle ne correspond pas à l’histoire réelle d’un territoire souvent conquis par des empires voisins. Ce type de récit fataliste aurait contribué à miner la réflexion stratégique américaine.

L’auteur pointe aussi les limites des structures bureaucratiques américaines, incapables, selon lui, de gérer un conflit qui exigeait innovation et souplesse : « Les bureaucraties sont faites pour accomplir des tâches routinières avec des procédures standardisées. L’Afghanistan demandait l’inverse : inventer des solutions en temps réel. »

Sur le rôle du Pakistan, Miller explique qu’Islamabad fut un allié efficace contre Al-Qaïda dans les premières années, au point que Pervez Musharraf fut lui-même visé par deux tentatives d’assassinat en 2003. Mais il admet que certaines branches de l’État pakistanais ont probablement continué à collaborer avec les talibans, et peut-être même avec Al-Qaïda, ce qui expliquerait la cache d’Oussama ben Laden à Abbottabad.

Concernant la répartition des responsabilités, Miller ne ménage personne : les quatre présidents américains qui ont dirigé la guerre portent la charge principale, mais leurs choix reflétaient la volonté de l’électorat. Il souligne également le rôle décisif de l’accord de Doha, négocié sous Donald Trump et appliqué par Joe Biden : « Doha a engagé les États-Unis au retrait, et c’est exactement ce qui s’est produit. »

Enfin, Miller se livre à une critique virulente de la théorie académique dite du « réalisme », qu’il qualifie de « vision nihiliste et désespérée du monde », car elle rejette toute aspiration morale en politique. Pour lui, la vie politique ne peut exister sans un horizon de justice et de paix partagé.

Avec Choosing Defeat, Paul D. Miller entend ainsi proposer une lecture minutieuse des erreurs stratégiques, structurelles et idéologiques qui, cumulées, ont mené au retrait chaotique de 2021 et à la reconquête de Kaboul par les talibans.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine