Plagiat, exploits invraisemblables et DEI : la chute d’un professeur vedette de Cambridge

L’Université de Cambridge avait fait de Jason Arday l’un des symboles les plus spectaculaires de la réussite issue de la diversité dans le monde universitaire britannique. Quelques années plus tard, le professeur vient de quitter son poste au milieu d’une controverse qui ne cesse de prendre de l’ampleur : accusations de plagiat, éléments contestés de son curriculum vitae et exploits personnels extraordinaires désormais soumis à un examen beaucoup plus attentif.

L’affaire relance du même coup une question inconfortable pour les universités occidentales : la volonté de mettre de l’avant certaines trajectoires représentant la diversité, l’équité et l’inclusion peut-elle parfois réduire le degré de scepticisme normalement appliqué aux candidats et aux récits exceptionnels?

C’est notamment la thèse avancée par le chroniqueur Chris Selley dans le National Post, qui voit dans l’affaire Arday une illustration des risques auxquels s’expose le monde universitaire lorsqu’il valorise excessivement l’identité ou la puissance d’un récit personnel au détriment de l’examen rigoureux des faits.

Une ascension universitaire exceptionnelle

Jason Arday était devenu une véritable célébrité universitaire britannique.

Né de parents ghanéens et diagnostiqué autiste pendant son enfance, il racontait avoir été incapable de parler jusqu’à environ 11 ans et n’avoir appris à lire et à écrire que beaucoup plus tard. Il devait néanmoins obtenir un doctorat avant l’âge de 30 ans et gravir rapidement les échelons du monde universitaire.

Son arrivée à Cambridge en 2023 avait été abondamment célébrée : à 37 ans, il devenait le plus jeune professeur noir de l’histoire de cette prestigieuse université.

Cette ascension s’intégrait parfaitement à un récit contemporain très recherché dans les institutions universitaires : celui d’un homme noir issu de la classe ouvrière, neurodivergent, ayant surmonté des obstacles considérables pour atteindre l’un des sommets de l’enseignement supérieur britannique.

Mais depuis quelques semaines, plusieurs éléments de cette histoire sont remis en question.

Selon le Guardian, plus d’une centaine de passages de la thèse de doctorat d’Arday présentent des ressemblances avec une thèse publiée six ans auparavant par l’universitaire Paula Zwozdiak-Myers. Des universitaires consultés par le quotidien britannique ont estimé que les préoccupations concernant le plagiat étaient légitimes, l’un d’eux jugeant même qu’il existait clairement « un dossier auquel répondre ».

Liverpool John Moores University, où Arday avait obtenu son doctorat, avait pourtant examiné les accusations et ne l’avait pas déclaré coupable de plagiat, certaines irrégularités ayant été interprétées comme des erreurs plutôt que comme une fraude délibérée.

Mais l’affaire ne s’est pas arrêtée là.

Un CV qui commence à soulever des questions

Des journalistes se sont également intéressés aux différentes affiliations universitaires qu’Arday avait revendiquées au fil des années.

Selon le Guardian, certaines institutions mentionnées dans son parcours ont contesté la manière dont leurs relations avec Arday avaient été présentées. Ohio State University a notamment nié une affiliation qui lui avait été attribuée, tandis que d’autres interrogations sont apparues concernant Glasgow et Birkbeck.

Le Guardian rapporte également qu’Arday semblait avoir présenté comme publié un ouvrage intitulé Being Young, Black and Male: Challenging the Dominant Discourse. Palgrave Macmillan avait bien accepté le projet, mais le livre n’aurait finalement jamais été publié.

Devant l’accumulation de nouvelles informations, Cambridge a changé de position.

L’université avait d’abord pris vigoureusement la défense de son professeur, qualifiant les attaques dont il faisait l’objet de campagne visant à salir sa réputation. Mais le 5 août, elle annonçait l’ouverture d’une nouvelle enquête portant sur des informations récemment obtenues concernant sa carrière et ses qualifications.

Quelques heures plus tard, Arday annonçait sa démission, affirmant que les accusations, les spéculations et l’attention médiatique avaient eu de lourdes conséquences sur lui et ses proches.

Trente marathons en 35 jours

Les questions dépassent désormais largement son travail universitaire.

Chris Selley rappelle dans le National Post l’un des éléments les plus spectaculaires du récit Arday : ses exploits sportifs réalisés pour recueillir des fonds destinés à des organismes de bienfaisance.

Arday affirmait notamment avoir couru 30 marathons en 35 jours en 2012.

L’exploit était suffisamment impressionnant pour attirer à l’époque l’attention du champion de tennis Andy Murray. Celui-ci avait raconté qu’Arday lui avait affirmé avoir subi une fracture à la jambe au cours de l’épreuve, avant de poursuivre malgré tout ses marathons.

Un tel rythme placerait pourtant l’exploit dans une catégorie extrêmement rare, même parmi les athlètes spécialisés dans les épreuves d’endurance.

D’autres affirmations concernant les millions de livres qu’Arday aurait recueillis pour des œuvres de bienfaisance, son passage dans les équipes de jeunes du club de soccer Crystal Palace ou encore certaines activités humanitaires ont elles aussi fait l’objet de vérifications et de contestations au cours des dernières semaines. Le Guardian souligne que plusieurs de ces récits demeurent difficiles à corroborer.

C’est précisément ce qui fait sourciller Selley : certaines de ces affirmations extraordinaires circulaient depuis des années sans que les institutions ayant contribué à transformer Arday en personnalité publique semblent avoir manifesté beaucoup de curiosité.

Le réflexe identitaire

La réaction initiale aux accusations de plagiat constitue probablement l’aspect le plus révélateur de l’affaire.

Plutôt que de simplement réclamer un examen neutre des textes concernés, plusieurs défenseurs d’Arday ont rapidement interprété les accusations à travers le prisme racial.

Selon le National Post, le Good Law Project insistait notamment sur le fait qu’Arday était un homme noir issu de la classe ouvrière, tandis que certains de ses défenseurs présentaient la controverse comme une campagne politique ou raciale.

Cambridge elle-même avait initialement parlé d’une campagne particulièrement haineuse destinée à miner sa crédibilité.

Or, le Guardian, qui n’est guère assimilable à la droite britannique, a lui-même interrogé plusieurs universitaires issus de minorités qui estimaient les accusations suffisamment sérieuses pour nécessiter une enquête. Certains craignaient même que l’affaire Arday ne finisse par nuire aux chercheurs travaillant légitimement sur les questions de race et d’éducation.

Le problème posé par l’affaire dépasse donc la question de savoir si Jason Arday a bénéficié personnellement d’une politique DEI particulière.

Il concerne plutôt le climat intellectuel produit lorsque la critique d’une personne représentant une minorité peut être rapidement interprétée comme une attaque contre cette minorité.

Dans un tel environnement, le scepticisme pourtant essentiel au fonctionnement universitaire risque de devenir socialement coûteux.

Le précédent canadien

Selley établit d’ailleurs un parallèle avec les scandales canadiens impliquant des personnalités ayant revendiqué des identités autochtones contestées.

Le cas de Mary Ellen Turpel-Lafond avait notamment démontré à quel point des affirmations biographiques importantes pouvaient demeurer longtemps pratiquement incontestées dans les milieux universitaires et institutionnels.

Il ne s’agit évidemment pas de conclure que les politiques de diversité conduisent nécessairement à la fraude, ni que les membres de groupes minoritaires devraient faire l’objet d’une surveillance particulière.

La leçon serait plutôt exactement inverse : les mêmes critères doivent s’appliquer à tout le monde.

Une affirmation extraordinaire mérite une vérification extraordinaire, peu importe l’origine, le sexe ou l’identité de celui qui la formule.

Une université qui renonce à ce principe par crainte de paraître insensible finit paradoxalement par fragiliser les personnes qu’elle souhaite promouvoir : lorsque survient un scandale, ce sont alors toutes les politiques de diversité qui risquent d’être soupçonnées d’avoir permis le relâchement des standards.

Un contrat qui pourrait valoir 1,4 million

Ironiquement, la chute universitaire d’Arday pourrait être accompagnée d’un succès financier considérable.

Le Guardian révélait jeudi qu’Arday avait affirmé avoir obtenu une avance de « 1,4 million » de Simon & Schuster pour ses mémoires, Great and Unfortunate Things. Il n’avait toutefois pas précisé s’il parlait de livres sterling ou de dollars américains et l’éditeur n’a pas confirmé le montant.

Des professionnels de l’édition interrogés par le quotidien jugent néanmoins plausible qu’un contrat international ait atteint sept chiffres, même si l’un d’eux qualifie un tel montant d’extravagant compte tenu des ventes normalement attendues pour un ouvrage de ce type.

Et malgré la controverse, Simon & Schuster maintient pour le moment sa publication.

Le livre doit paraître aux États-Unis le 11 août et au Royaume-Uni le 27 août. Sur son propre site, Simon & Schuster continuait encore vendredi de présenter l’ouvrage comme le récit extraordinaire d’un enfant autiste non verbal devenu l’un des plus jeunes professeurs de Cambridge.

Le Guardian rapporte que certaines versions du manuscrit auraient toutefois été modifiées afin d’atténuer certaines affirmations concernant les exploits caritatifs d’Arday. Simon & Schuster n’a pas expliqué les raisons de ces changements. L’éditeur affirme pour sa part avoir travaillé avec l’auteur, son coauteur ainsi qu’avec ses équipes éditoriales et juridiques afin de documenter le récit.

L’affaire devient ainsi une illustration presque caricaturale du pouvoir d’un récit exceptionnel.

Pendant des années, celui de Jason Arday avait tout pour séduire les universités, les médias et les maisons d’édition : handicap, origine modeste, diversité, exploits sportifs, philanthropie et ascension académique spectaculaire.

La question n’est pas de savoir si de telles histoires doivent inspirer.

Elle est de savoir si, justement parce qu’elles sont inspirantes, les institutions ont parfois oublié de poser la question la plus élémentaire de la démarche universitaire : est-ce vrai?

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