Depuis l’été 2025, l’emblématique croix de Saint-George – traditionnellement associée au nationalisme anglais et aux compétitions sportives – refait surface dans l’espace public, cette fois d’une manière plus politique et symboliquement tendue. Une campagne baptisée « Operation Raise the Colours » encourage les citoyens à afficher massivement des drapeaux anglais (et britanniques), en les accrochant à des lampadaires, et en les peignant parfois sur les ronds-points ou surfaces blanches. Si certains affirment y voir une manifestation légitime de patriotisme, d’autres y décryptent une tentative organisée d’« intimidation », notamment envers les migrants et réfugiés.
Ces démonstrations ont émergé dans un contexte de tensions croissantes autour de la politique migratoire et des lieux d’hébergement des demandeurs d’asile, en particulier les hôtels publics. Des manifestations anti-migrants ont secoué des villes comme Epping, Liverpool, Birmingham, Leeds ou encore Portsmouth – certaines dégénérant en affrontements, avec des centaines d’arrestations et des incidents violents.
Dans plusieurs cas, des croix rouges ont été tracées à la bombe ou au pinceau sur des surfaces blanches en ville – carrelages de rue, panneaux ou murs – une forme de marquage symbolique de l’espace public faisant écho, selon les promoteurs, à l’identité nationale. Les médias et observateurs dénoncent cette iconographie comme une viralité identitaire, susceptible de véhiculer des messages d’exclusion, quand bien même certains acteurs la revendiquent comme simple expression patriotique.
Mais qu’est-ce donc que ce drapeau de Saint-George, brandi aujourd’hui dans les rues anglaises et trop souvent réduit à un simple symbole d’« extrême-droite » par les médias?
Un symbole chrétien et chevaleresque
La croix de Saint-George — croix rouge sur fond blanc — remonte au haut Moyen Âge et s’impose dès le XIIᵉ siècle comme un signe distinctif de la chrétienté militante. Saint Georges, martyr mort au IVᵉ siècle, est rapidement devenu une figure de référence pour les chevaliers : protecteur des armées, symbole du courage face à l’ennemi, et incarnation de la foi triomphant du mal, illustrée par la célèbre légende du dragon.
Durant les croisades, plusieurs contingents européens portent la croix rouge de Saint-George sur leurs habits et bannières, signe de ralliement à la cause chrétienne en Terre sainte. Dans ce contexte, elle exprime à la fois la ferveur religieuse et la solidarité des combattants face à l’Islam conquérant.
Les républiques maritimes et l’Italie médiévale
La croix de Saint-George ne s’est pas limitée au champ de bataille : elle devient aussi un emblème urbain et politique. Gênes, grande république maritime italienne, adopte dès le XIIᵉ siècle la croix de Saint-George comme pavillon de ses navires. L’emblème est ensuite utilisé comme marque de protection : les navires naviguant sous la bannière génoise bénéficient de la redoutable flotte ligure pour se défendre en Méditerranée.
D’autres cités italiennes, comme Milan et Bologne, s’approprient également la croix rouge sur fond blanc pour affirmer leur identité politique. On retrouve ainsi la croix de Saint-George dans tout le monde chrétien méditerranéen, bien avant qu’elle ne devienne indissociable de l’Angleterre.
L’adoption par l’Angleterre
C’est au XIIIᵉ siècle que la croix de Saint-George est pleinement intégrée comme drapeau national de l’Angleterre. Elle orne les bannières militaires des rois Plantagenêt, puis se généralise sur les uniformes et enseignes des armées anglaises. Elle devient l’étendard officiel de l’Angleterre médiévale, bien avant l’Union Jack.
Au fil du temps, elle incarne l’identité anglaise elle-même : on la retrouve dans les cérémonies royales, sur les navires de guerre, dans les institutions municipales et dans les stades aujourd’hui. Elle est aussi intégrée à l’Ordre de la Jarretière, plus ancien ordre de chevalerie anglais, fondé en 1348.
Un symbole transnational
La croix de Saint-George ne se limite pas au seul monde anglo-saxon. En Russie, Catherine II institue en 1769 l’Ordre militaire de Saint-George, prestigieuse décoration décernée pour bravoure au combat. Dans plusieurs pays orthodoxes et catholiques, la croix rouge figure sur des bannières liturgiques, des armoiries ou des décorations honorifiques.
En somme, la croix de Saint-George est un symbole européen et chrétien, enraciné dans un millénaire d’histoire, qui dépasse largement le cadre politique actuel.
Le contexte actuel : immigration et récupération politique
Dans l’Angleterre du XXIᵉ siècle, la croix de Saint-George connaît une réappropriation contestée. Face à l’immigration massive et à l’islamisation perçue de certains quartiers, des manifestants utilisent ce drapeau comme marqueur identitaire. On voit même, dans des vidéos récentes, des citoyens tracer des croix rouges sur chaque carré blanc de l’espace public — pancartes, lignes de rue, murs — pour marquer symboliquement leur territoire.
Les médias grand public assimilent rapidement ces gestes à l’«extrême-droite». Cette lecture est simplificatrice : certes, des groupes identitaires s’emparent du drapeau, mais cela n’efface en rien ses racines médiévales, chrétiennes et nationales.
La guerre des symboles
Le cas de la croix de Saint-George illustre une guerre plus large des symboles en Europe. Comme les statues déboulonnées ou les croix retirées de l’espace public, la bannière anglaise devient le terrain d’un conflit idéologique. Pour les uns, elle exprime un retour légitime aux racines historiques et nationales de l’Angleterre ; pour les autres, elle serait un signe d’exclusion ou d’intolérance.
En réalité, réduire la croix de Saint-George à l’«extrême-droite» revient à effacer près de mille ans d’histoire. C’est un emblème spirituel, militaire et identitaire, porteur d’une mémoire nationale profonde. Son actualité dans les débats sur l’immigration ne doit pas faire oublier qu’elle est avant tout le drapeau historique de l’Angleterre, et l’un des symboles les plus anciens de la chrétienté européenne.



