Après les révélations qui ont profondément ébranlé le Royaume-Uni sur l’exploitation sexuelle de jeunes filles par des réseaux organisés, un autre phénomène associé à certaines communautés issues de l’immigration revient brutalement dans l’actualité britannique : celui des mariages forcés.
Selon des données du Home Office obtenues par la Press Association et rapportées lundi par le Telegraph, 27 enfants âgés de cinq ans ou moins ont été signalés entre 2021 et 2025 à l’unité gouvernementale spécialisée dans les mariages forcés.
Au total, au moins une centaine d’enfants âgés de 12 ans ou moins ont fait l’objet d’un signalement pendant cette période.
Il ne s’agit pas nécessairement de 27 enfants dont le mariage aurait effectivement été célébré. Un dossier est transmis à la Forced Marriage Unit lorsqu’un mariage forcé est réel, soupçonné ou envisagé, ou lorsqu’un enfant risque d’être promis à quelqu’un pour un mariage futur.
Cette précision ne rend toutefois guère le phénomène moins inquiétant.
Le gouvernement britannique reconnaît lui-même que les cas impliquant de très jeunes enfants peuvent notamment concerner des enfants promis dès leur jeunesse à un futur conjoint.
« Certains sont promis à quelqu’un dès leur naissance », explique au Telegraph Dame Jasvinder Sanghera, militante de longue date contre les mariages forcés et les violences commises au nom de « l’honneur ».
Elle qualifie les nouvelles données de « profondément troublantes » et prévient que le nombre réel de victimes est vraisemblablement supérieur aux statistiques officielles, puisque de nombreux cas ne parviennent jamais jusqu’aux services publics.
Un phénomène fortement concentré dans certaines communautés
Le Home Office insiste sur le fait que le mariage forcé n’appartient exclusivement à aucune religion, culture ou nationalité.
Or, les propres statistiques du gouvernement montrent tout de même une concentration extrêmement importante des dossiers dans certaines communautés originaires d’Asie du Sud.
En 2025, la Forced Marriage Unit a traité 406 dossiers dans lesquels elle a fourni conseils ou assistance.
Parmi ceux-ci, 165 — soit 41 % — étaient liés au Pakistan, qui demeure de très loin le principal pays associé aux cas traités par l’unité.
Le Bangladesh arrivait deuxième avec 36 dossiers, soit 9 %, suivi de l’Afghanistan avec 28, soit 7 %.
L’année précédente, la concentration était encore plus marquée : 45 % des dossiers étaient liés au Pakistan, 13 % au Bangladesh et 7 % à l’Afghanistan.
Le « pays associé » ne correspond pas nécessairement à la nationalité de la victime. Il peut s’agir du pays où le mariage doit avoir lieu, de celui où il a déjà eu lieu ou encore du pays où réside le conjoint prévu.
Le « pays associé » ne correspond pas nécessairement à la nationalité de la victime. Il peut s’agir du pays où le mariage doit avoir lieu, de celui où il a déjà eu lieu ou encore du pays où réside le conjoint prévu.
C’est d’ailleurs ici qu’apparaît l’une des dimensions les plus importantes du phénomène.
En 2024, 74 % des personnes aidées par l’unité possédaient la nationalité britannique, y compris les personnes ayant une double nationalité.
Ce chiffre ne signifie évidemment pas que le mariage forcé serait pour autant devenu une pratique culturellement britannique. Il montre plutôt à quel point une pratique provenant notamment de sociétés où elle demeure davantage enracinée peut survivre à l’immigration et se transmettre au sein de familles installées depuis suffisamment longtemps pour que leurs enfants soient eux-mêmes citoyens britanniques.
Autrement dit, le phénomène ne se limite plus au scénario d’une famille récemment arrivée qui emmènerait un enfant au Pakistan ou au Bangladesh pour le marier.
Il peut désormais se reproduire à l’intérieur même du Royaume-Uni.
En 2024, 15 dossiers ne comportaient ainsi aucun élément étranger : le mariage forcé potentiel ou réel devait se dérouler entièrement sur le territoire britannique. Le phénomène avait déjà été observé dans huit dossiers en 2022 et dix en 2023. C’est précisément ce qui rend ces données particulièrement préoccupantes du point de vue de l’intégration.
Quatre victimes sur dix sont mineures
Les statistiques de 2025 illustrent également à quel point les enfants occupent une place importante dans ces dossiers.
Sur les 406 cas dans lesquels la Forced Marriage Unit est intervenue, 163 concernaient des personnes âgées de 17 ans ou moins, soit environ 40 % du total.
Les femmes et les filles représentaient près des trois quarts des victimes.
Le gouvernement britannique a pourtant considérablement durci sa législation au cours des dernières années.
Forcer quelqu’un à se marier constitue une infraction criminelle au Royaume-Uni. Depuis 2023, l’âge minimal du mariage est également passé de 16 à 18 ans en Angleterre et au pays de Galles, même avec le consentement parental. Il demeure fixé à 16 ans en Écosse.
Mais une loi ne suffit évidemment pas à faire disparaître une pratique lorsqu’elle demeure profondément enracinée dans certaines familles.
Dame Jasvinder Sanghera décrit notamment des enfants qui pourraient revenir à l’école après les vacances d’été déjà fiancés ou mariés.
D’autres pourraient simplement ne jamais revenir.
« Lorsque les écoles rouvriront en septembre, il y aura des enfants manquants », prévient-elle.
« C’est notre culture »
Son témoignage soulève également une question particulièrement sensible au Royaume-Uni depuis les scandales entourant les réseaux d’exploitation sexuelle de mineures : celle de la crainte des institutions d’intervenir lorsqu’une pratique abusive est présentée comme culturelle.
Selon Dame Jasvinder, certains responsables de mariages forcés utilisent précisément l’accusation de racisme pour décourager les professionnels de signaler leurs inquiétudes.
« C’est notre culture. C’est notre religion. Vous êtes racistes », résume-t-elle à propos des arguments employés pour pousser les intervenants « à regarder ailleurs ».
Sa conclusion est difficilement contestable : « L’acceptation culturelle ne signifie pas accepter l’inacceptable. »
Cette question résonne particulièrement fortement au Royaume-Uni.
Les enquêtes successives sur les « grooming gangs » ont montré comment, dans certaines villes anglaises, la crainte d’être accusées de racisme avait parfois contribué à paralyser des institutions confrontées à l’exploitation sexuelle systématique de jeunes filles par des groupes de prédateurs, dont plusieurs étaient composés majoritairement d’hommes d’origine pakistanaise.
Le mariage forcé constitue évidemment un phénomène différent.
Mais les deux dossiers soulèvent une question commune : jusqu’où une société libérale doit-elle aller dans son souci de respecter les différences culturelles lorsque certaines pratiques entrent directement en conflit avec ses principes fondamentaux?
Le multiculturalisme rencontre ses limites
Le gouvernement britannique rappelle qu’aucune religion ou nationalité ne possède le monopole du mariage forcé.
Cette précaution ne devrait toutefois pas servir à effacer la réalité statistique.
Lorsque 41 % des dossiers traités en 2025 sont associés au Pakistan, devant le Bangladesh et l’Afghanistan, il devient difficile de nier la forte dimension culturelle et migratoire du phénomène.
C’est précisément l’un des angles morts de l’immigration de masse.
Une société n’importe jamais seulement de la main-d’œuvre, des cuisines, des langues ou des traditions inoffensives. Les populations qui migrent transportent également avec elles des conceptions de la famille, du mariage, de l’autorité, de la religion et du rôle des sexes.
La plupart des immigrants peuvent évidemment s’adapter aux normes du pays d’accueil et rejeter les pratiques incompatibles avec celles-ci.
Mais l’intégration ne se produit pas automatiquement.
Lorsque certaines normes persistent à l’intérieur de communautés suffisamment nombreuses et suffisamment structurées pour être transmises d’une génération à l’autre, des pratiques autrefois largement étrangères à la société britannique peuvent commencer à se reproduire durablement sur son territoire.
Elles ne deviennent pas pour autant culturellement britanniques. Elles constituent plutôt des pratiques importées qui ont réussi à s’enraciner en Grande-Bretagne.
C’est ce que rendent particulièrement troublants les dossiers sans aucun élément étranger et ceux impliquant des victimes possédant elles-mêmes la citoyenneté britannique : le problème ne disparaît pas nécessairement avec la première génération d’immigrants.
Il peut survivre à l’établissement permanent.
Zia Yusuf, porte-parole de Reform UK en matière d’affaires intérieures, va plus loin et relie directement la hausse récente des dossiers à l’explosion de l’immigration sous les gouvernements conservateurs, notamment à la période surnommée la « Boriswave », durant laquelle plusieurs millions de personnes supplémentaires sont entrées au Royaume-Uni.
Les seules données publiées lundi ne permettent pas d’établir cette causalité avec certitude. Elles couvrent une période trop courte pour déterminer quelle part de la hausse provient de l’augmentation de l’immigration, d’une meilleure détection des cas ou d’autres facteurs.
Mais elles suffisent à poser une question beaucoup plus fondamentale.
Combien de pratiques que les sociétés occidentales croyaient avoir reléguées au passé peuvent-elles réapparaître lorsque l’immigration atteint une ampleur telle que certaines normes du pays d’origine parviennent à se maintenir durablement dans le pays d’accueil?
En 2026, les autorités britanniques interviennent encore dans des centaines de dossiers de mariages forcés. Parmi eux se trouvent des enfants si jeunes que le gouvernement refuse même de révéler l’âge du plus jeune cas afin d’éviter son identification.
Et selon les spécialistes eux-mêmes, une partie inconnue du phénomène demeure probablement hors de portée des autorités.



