Un vaste rapport publié cette semaine accuse des réseaux idéologiquement liés aux Frères musulmans d’avoir progressivement acquis une influence au sein de la fonction publique fédérale, du milieu associatif, des campagnes électorales et des universités canadiennes.
Comme l’a d’abord rapporté Libre Média au Québec, le document de près de 200 pages dresse un portrait particulièrement sévère de la situation canadienne et reproche aux gouvernements successifs d’avoir laissé se développer ces réseaux sans jamais mener l’enquête d’ensemble entreprise dans plusieurs autres pays occidentaux.
Publié le 24 août par l’Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP), le rapport s’intitule Assault on Democratic Values and Principles: How Islamist Entryism Weakens Civil Society and Higher Education in Canada.
L’organisme soutient que les phénomènes qu’il documente ne devraient pas être considérés comme une simple juxtaposition d’organisations musulmanes ou de militants partageant certaines idées, mais comme les manifestations canadiennes d’une stratégie internationale d’implantation institutionnelle inspirée des Frères musulmans.
L’ISGAP emploie notamment le terme arabe tamkeen, qui désigne dans cette littérature la consolidation graduelle de l’influence et de l’autorité à l’intérieur d’institutions existantes.
Selon le rapport, cette stratégie agirait principalement sur quatre fronts : la maîtrise du discours public, l’implantation dans les institutions, la mobilisation politique et l’utilisation des mécanismes juridiques et réputationnels pour compliquer la surveillance des organisations concernées.
Le Canada n’a jamais mené d’enquête nationale
L’ISGAP part notamment d’un document interne devenu célèbre dans l’étude des Frères musulmans en Amérique du Nord : l’« Explanatory Memorandum » de 1991, produit dans le contexte du réseau américain de la confrérie.
Ce texte envisageait explicitement une implantation à long terme en Amérique du Nord et faisait référence au Canada.
Le rapport souligne qu’à la différence des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni et de l’Autriche, le Canada n’a jamais entrepris d’enquête gouvernementale générale sur les réseaux associés aux Frères musulmans.
Cette différence est d’autant plus frappante que Washington a récemment durci considérablement sa position.
En janvier 2026, les États-Unis ont désigné les branches égyptienne et jordanienne des Frères musulmans comme « Specially Designated Global Terrorists » en raison de leur soutien matériel au Hamas. La branche libanaise a également été désignée comme organisation terroriste étrangère.
L’ISGAP recommande maintenant au Canada d’enquêter à son tour sur les organisations et individus liés à ces réseaux avant de déterminer si des désignations comparables sont justifiées.
Un réseau de fonctionnaires musulmans au cœur de l’appareil fédéral
L’un des volets les plus étonnants du rapport concerne le Muslim Federal Employees Network (MFEN), un réseau de fonctionnaires fondé en 2021 par Leila El-Khatib, alors analyste en politiques stratégiques au sein de la police fédérale de la GRC.
L’existence du groupe n’est pas secrète : la GRC elle-même a publié en 2024 un article relatant une célébration de l’Aïd organisée par le MFEN à son quartier général national. La représentante spéciale du Canada chargée de la lutte contre l’islamophobie, Amira Elghawaby, y participait également.
Selon les documents examinés par l’ISGAP, le réseau compterait environ 70 membres répartis dans plusieurs ministères fédéraux.
Le rapport lui reproche toutefois d’être allé beaucoup plus loin que l’accommodement religieux des employés.
Des communications internes obtenues précédemment par Blacklock’s Reporter montrent notamment que ses membres ont contesté un témoignage de B’nai Brith Canada devant un comité parlementaire, dénonçant un récit jugé trop favorable à Israël et réclamant des séances d’information présentant davantage la perspective palestinienne.
Le MFEN a également demandé que les musulmans soient ajoutés comme groupe désigné dans la Loi sur l’équité en matière d’emploi. Cette proposition a finalement été rejetée par le groupe de travail fédéral chargé de réviser la loi.
Le bureau d’Amira Elghawaby impliqué
L’ISGAP accorde une importance particulière au rôle joué par le bureau d’Amira Elghawaby, représentante spéciale du Canada chargée de la lutte contre l’islamophobie de 2023 jusqu’à sa démission en février 2026.
Selon des documents internes cités dans le rapport, son bureau serait intervenu auprès de sous-ministres, de l’Agence du revenu du Canada, du ministre de la Sécurité publique et même du directeur du Service canadien du renseignement de sécurité afin de promouvoir différentes préoccupations défendues par le MFEN.
Un plan stratégique aurait également proposé d’accorder du financement public au réseau de fonctionnaires.
Cette proximité constitue pour les auteurs un exemple de la manière dont une organisation d’abord présentée comme un réseau de soutien interne peut parvenir à influencer directement les dirigeants des institutions auxquelles elle appartient.
La loi 21 transformée en enjeu électoral fédéral
Pour le Québec, l’un des aspects les plus intéressants du rapport concerne les élections fédérales de 2025.
L’ISGAP examine les activités de plusieurs organisations cherchant explicitement à mobiliser l’électorat musulman, notamment The Canadian Muslim Vote (TCMV) et le Canadian Muslim Public Affairs Council (CMPAC).
Le rapport rappelle que TCMV avait déjà identifié entre 60 et 80 circonscriptions fédérales dans lesquelles le nombre d’électeurs musulmans pouvait être comparable ou supérieur à la marge séparant les principaux candidats.
Lors de la campagne de 2025, CMPAC, Canadians for Justice and Peace in the Middle East et Greater Toronto for Palestine se sont enregistrés comme tiers auprès d’Élections Canada.
Une campagne appelée « Vote Palestine » a par ailleurs obtenu l’adhésion de 344 candidats du Parti libéral, du NPD, du Parti vert et du Bloc québécois, selon le rapport.
Le contenu politique ne concernait cependant pas uniquement Gaza.
Parmi les revendications mises de l’avant figuraient aussi des mesures fédérales contre l’islamophobie et l’abrogation de la loi 21 québécoise sur la laïcité de l’État.
Une déclaration commune réunissant plus d’une centaine d’organisations musulmanes — dont CMPAC, TCMV, le National Council of Canadian Muslims, la Muslim Association of Canada, ISNA Canada et ICNA Canada — demandait aux électeurs de questionner les candidats sur Gaza, l’islamophobie et d’autres enjeux.
Le document citait spécifiquement la loi 21 comme manifestation d’une islamophobie croissante au Canada.
Pour les auteurs du rapport, cette stratégie démontre comment un enjeu relevant essentiellement de la politique intérieure québécoise peut être intégré à une campagne nationale de mobilisation communautaire.
La Muslim Association of Canada au centre du rapport
Une large partie de l’étude est consacrée à la Muslim Association of Canada (MAC), l’un des plus importants organismes musulmans du pays.
La MAC exploite notamment 23 centres communautaires, neuf écoles à temps plein, 20 écoles de fin de semaine et quatre services de garde. Elle affirme rejoindre plus de 55 000 personnes chaque semaine.
L’ISGAP soutient que l’organisation occupe une position centrale dans les réseaux qu’il décrit.
Le dossier repose en bonne partie sur un audit extrêmement long de l’Agence du revenu du Canada.
Une lettre de 151 pages transmise par l’ARC en mars 2021 indiquait que les constatations préliminaires des vérificateurs fournissaient des motifs suffisants pour envisager la révocation du statut d’organisme de bienfaisance de la MAC ainsi que des pénalités dépassant 1,3 million de dollars.
Les vérificateurs avaient notamment soulevé des questions au sujet d’activités politiques étrangères, de pratiques financières, de liens idéologiques avec les Frères musulmans et de rapports entretenus avec IRFAN-Canada.
IRFAN avait perdu son statut d’organisme de bienfaisance en 2011 et a été inscrit en 2014 sur la liste canadienne des entités terroristes en raison de son soutien allégué au Hamas.
Les documents de l’ARC indiquent que MAC lui avait versé plus de 296 000 $ entre 2001 et 2010. Les vérificateurs ont également estimé que certaines relations avaient continué après la perte du statut caritatif d’IRFAN, notamment par la mise à disposition de visibilité ou de locaux.
L’ARC n’a toutefois finalement pas révoqué le statut de bienfaisance de la MAC.
Sa décision finale de 2023 a plutôt débouché sur une entente de conformité et une pénalité financière, tout en maintenant plusieurs constats de non-conformité. L’ISGAP considère précisément cet écart entre la gravité des observations initiales et la sanction finale comme révélateur des faiblesses du système canadien de surveillance.
La MAC rejette cette interprétation.
Dans une déclaration transmise cette semaine aux médias anglophones, l’organisation a qualifié le nouveau rapport d’ISGAP de texte biaisé recyclant des accusations islamophobes. Elle soutient que les questions préliminaires concernant les Frères musulmans n’ont pas été retenues de la manière alléguée par ISGAP dans le règlement final de son dossier avec l’ARC.
Cette contestation est importante : le rapport de l’ISGAP constitue une analyse, et non une conclusion judiciaire établissant que les organisations qu’il étudie constituent elles-mêmes des branches des Frères musulmans ou qu’elles ont commis des infractions criminelles.
Les universités dans la mire
Près de la moitié du rapport concerne finalement les établissements d’enseignement supérieur.
L’ISGAP examine notamment l’Université de Toronto, l’Université de Waterloo, Toronto Metropolitan University et York University, ainsi que certaines relations impliquant Dalhousie, l’Université de Calgary et le College of the North Atlantic.
Les auteurs établissent un lien entre trois phénomènes : la mobilisation militante propalestinienne, certaines organisations présentes sur les campus et le financement provenant d’institutions liées au Qatar.
À l’Université de Toronto, par exemple, le rapport relève des recherches financées par le Qatar National Research Fund dans des domaines allant de l’énergie solaire aux communications sécurisées. À Waterloo, il estime à plus de 3,8 millions de dollars le financement qatari directement associé à certains projets de recherche et à plus de 10,5 millions l’ensemble des investissements étatiques qataris liés à la recherche et aux étudiants commandités.
Les auteurs ne prétendent pas que recevoir un financement qatari constitue en soi une preuve d’activité islamiste. Ils reprochent surtout au Canada de ne disposer d’aucun système général permettant au public de connaître systématiquement l’origine, les modalités contractuelles et les éventuelles conditions attachées à ces investissements étrangers.
Aux États-Unis, la section 117 de la Higher Education Act impose certaines obligations de divulgation aux universités qui reçoivent des sommes importantes de sources étrangères. Aucun équivalent général n’existe au Canada.
Le nouveau registre canadien de transparence en matière d’influence étrangère, entré en vigueur le 4 août, vise quant à lui les ententes destinées à influencer les processus politiques ou gouvernementaux. Il ne constitue donc pas un registre général des investissements étrangers dans la recherche universitaire.
Un climat universitaire déjà documenté par Ottawa
Le rapport d’ISGAP paraît en outre quelques semaines seulement après une étude commandée par le gouvernement fédéral sur l’antisémitisme dans les établissements postsecondaires.
Le rapport Campus Antisemitism and Student Experiences (CASE), publié au début du mois d’août, repose sur un sondage d’environ 900 étudiants juifs.
Parmi les répondants, 95,7 % affirmaient avoir vécu ou observé au moins une manifestation d’antisémitisme au cours des douze mois précédents. Quelque 70 % considéraient que leur établissement ne prenait pas le problème au sérieux, tandis que 18 % des incidents décrits impliquaient des professeurs.
La méthodologie de cette enquête a toutefois été critiquée, notamment parce que l’échantillon avait été recruté largement par l’entremise d’organisations et de réseaux juifs et n’était pas pondéré pour représenter statistiquement l’ensemble des étudiants juifs du Canada. Les auteurs eux-mêmes présentent donc leurs résultats comme descriptifs plutôt que comme des estimations exactes de prévalence pour toute la population étudiante.
L’ISGAP réclame une enquête canadienne
Au terme de son étude, l’ISGAP demande essentiellement au gouvernement fédéral de cesser de traiter séparément chacun de ces dossiers.
L’institut souhaite une enquête conjointe de Sécurité publique et du SCRS sur les réseaux liés aux Frères musulmans au Canada, ainsi qu’une coopération accrue avec les États-Unis.
Il recommande également d’imposer davantage de transparence sur le financement étranger des universités et des organismes sans but lucratif, d’examiner davantage les liens idéologiques et organisationnels lors des audits d’organismes de bienfaisance et de renforcer l’examen de sécurité des partenariats universitaires étrangers.
Le constat central du document est finalement moins qu’un groupe clandestin aurait littéralement « pris le contrôle » de l’État canadien que l’idée selon laquelle des organisations partageant une même matrice idéologique auraient appris à utiliser avec efficacité les institutions démocratiques canadiennes elles-mêmes — financement public, groupes d’employés, lobbying, campagnes électorales, universités, organismes de bienfaisance et recours judiciaires — afin d’accroître progressivement leur influence.
C’est cette hypothèse d’« entrisme », beaucoup plus que celle d’une infiltration secrète au sens classique du terme, que les 200 pages du rapport cherchent à démontrer.
Et sur un point au moins, les auteurs disposent désormais d’un argument difficile à écarter : alors que plusieurs alliés du Canada ont entrepris d’examiner officiellement les réseaux des Frères musulmans, Ottawa ne l’a toujours jamais fait de manière systématique.



