Il arrive, dans le travail archéologique, que certaines découvertes dépassent le cadre scientifique pour toucher à quelque chose de plus profond : la mémoire sonore, symbolique et guerrière d’un monde disparu. C’est précisément ce que révèle la mise au jour récente, dans la campagne du Norfolk, de deux objets parmi les plus rares de l’âge du Fer européen : une trompette de guerre carnyx presque intacte et un étendard à tête de sanglier, retrouvés ensemble dans un même dépôt. Une découverte qualifiée sans détour de « découverte d’une vie » par les archéologues.
Un trésor exhumé près de Thetford
Rapportée cette semaine par la BBC, la découverte a été faite l’an dernier, à quelques kilomètres de Thetford, lors de fouilles préventives menées par l’équipe de Pre-Construct Archaeology sur un futur site de construction. Très rapidement, les archéologues ont compris qu’ils n’avaient pas affaire à un dépôt ordinaire.
Au cœur de cet ensemble se trouvait la carnyx la plus complète jamais découverte en Europe : une trompette de guerre de l’âge du Fer, composée d’un tube vertical surmonté d’une tête animale à la gueule béante. Plus exceptionnel encore, le même dépôt contenait un étendard de combat à tête de sanglier — une première absolue en Grande-Bretagne, et un objet encore plus rare que la trompette elle-même.
Gary Trimble, responsable de projet senior, expliquait à la BBC que les carnyces sont déjà « extraordinairement rares », mais qu’un étendard de sanglier l’est plus encore. Le Norfolk, pourtant riche en dépôts antiques, n’avait jamais livré un ensemble comparable.
La carnyx : faire peur, rassembler, dominer le champ de bataille
La carnyx était utilisée par les peuples celtiques à travers l’Europe pour plusieurs fonctions essentielles : intimider l’ennemi, transmettre des signaux sonores et galvaniser les combattants. Son timbre, volontairement strident et instable, était conçu pour semer la confusion et inspirer la crainte.
Ces instruments étaient notamment employés par la tribu des Iceni, installée en Est-Anglie, célèbre pour sa reine Boudica, qui mena une insurrection majeure contre l’Empire romain entre 60 et 61 après J.-C. Les Romains eux-mêmes furent profondément marqués par ces trompettes, qu’ils représentaient fréquemment comme trophées de guerre dans leur iconographie.
Selon Jonathan Carr, conservateur au Norfolk Museums Service, la carnyx retrouvée est fabriquée à partir de feuilles de métal extrêmement fines, aujourd’hui devenues très fragiles après deux millénaires dans le sol. Malgré cela, l’instrument conserve son tube, son embouchure et son pavillon — une combinaison jamais observée auparavant. Carr souligne aussi le caractère presque émouvant du visage animal : un œil délicatement façonné, encore visible, qui confère à l’objet une présence saisissante.
L’étendard au sanglier : symbole de puissance et de ralliement
À côté de l’instrument sonore, l’étendard à tête de sanglier ouvre une autre dimension de la guerre celtique : celle de l’emblème visuel et du symbole totémique. Fabriqué en bronze martelé, il était conçu pour être porté en hauteur, tel un drapeau, servant de point de ralliement sur le champ de bataille.
Comme l’explique le Dr Fraser Hunter, conservateur de l’âge du Fer et de la période romaine au National Museums Scotland, le sanglier occupait une place centrale dans l’imaginaire guerrier celtique. Animal redouté à la chasse, il incarnait la force brute, la férocité et le courage — autant de qualités projetées sur les guerriers eux-mêmes.
Hunter souligne également que l’étude approfondie de ces objets transformera notre compréhension du rôle du son, de la musique et de la mise en scène symbolique dans la guerre à l’âge du Fer.
Un dépôt intentionnel, un mystère à résoudre
Le trésor, daté approximativement entre 50 av. J.-C. et 50 ap. J.-C., comprenait aussi cinq umbos de boucliers ainsi qu’un objet en fer dont la fonction demeure inconnue. L’ensemble a été soigneusement prélevé sous forme de bloc de sol, puis scanné afin de documenter la position exacte de chaque pièce avant le début du travail de conservation.
Le dépôt a été officiellement signalé au coroner, et une enquête devra déterminer s’il relève du régime juridique des trésors. Son avenir à long terme — exposition, conservation permanente ou acquisition par une institution — n’est pas encore tranché.
Le projet est coordonné par Historic England, en collaboration avec Pre-Construct Archaeology, le Norfolk Museums Service et le National Museums Scotland.
Une redécouverte du passé celte britannique
Pour le Dr Tim Pestell, conservateur principal en archéologie au Norfolk Museums Service, cette découverte rappelle avec force la richesse du passé protohistorique de la région : un passé qui continue de fasciner le public britannique à travers la figure de Boudica et des Iceni.
Les co-directrices générales de Historic England, Claudia Kenyatta CBE et Emma Squire CBE, ont également salué une « découverte remarquable », soulignant l’importance de restituer au public l’histoire de la communauté qui possédait et utilisait ces objets il y a 2 000 ans.
La découverte sera présentée au grand public dans l’émission Digging for Britain, animée par la professeure Alice Roberts, diffusée sur BBC Two le 14 janvier à 21 h (heure du Royaume-Uni), ainsi que sur BBC iPlayer.



